Geneviève Briot
L’APPEL DU SUD
(Ouvre intégrale publié dans Trois romans algériennes)
"Ne sommes-nous pas à tous égards, corps et âme, étrangers
et voyageurs tout ensemble, libres de l'orientation de nos routes et
prisonniers d'un circulaire horizon sans cesse reculé.".
(Théodore Monod, L'émeraude
des Garamantes)
Chapitre 1
Alger le 6 novembre 1986
Chère Lucie,
Tu as bien lu. Je suis à Alger. Il me
fallait partir. Adrien ne pouvait être qu'en Algérie.
Imagine : il remonterait la rue
Didouche Mourad, je la descendrais, tiens, demain matin à dix heures.
Fantastique, non? Je sais, c'est du rêve. Mais au moins, je n'attends plus, je
découvre son pays.
Mon cousin Etienne m'avait si souvent
invitée! Il habite un quartier du centre d'Alger avec sa femme Joëlle et ses
deux enfants. De la fenêtre, le regard escalade la ville, vers les hauteurs,
vers les arbres du Parc de la Liberté. C'est de là que je t'écris. Ici, la
lumière est partout. J'aime bien le nom d'Alger en arabe : El Djazaïr.
C'est un mot qui ressemble à un sourire, tu ne trouves pas?
Plein de petits dans les rues. L'école?
Y en a pas pour tout le monde à plein temps. Tiens, en ce moment, les gamins du
quartier jouent au foot avec des ballons de papier contre une porte de garage.
Leurs cris me troublent comme si Adrien enfant était parmi eux.
Ali, un ami de mon cousin a proposé
d'être mon guide le soir après son travail. Quel que soit l'itinéraire, nous
finissons toujours par nous retrouver dans la rue Larbi ben Mehdi. Beaucoup de
monde dans cette rue piétonne. J'aime marcher dans ce tumulte et à chaque angle
de ruelle apercevoir la mer.
Pourtant, marcher dans la rue, cette
chose si simple, ici n'est pas innocente. Au début, je ne connaissais pas
encore Ali, je me suis retrouvée seule sur cette promenade à la tombée de la
nuit. En quelques minutes, tout a chaviré, l'animation bon enfant est devenue
lascive. Regards brûlants, frôlements de mains, paroles équivoques. Des
centaines d'yeux comme des sangsues absorbaient mon corps. J'aurais voulu être
l'une des femmes voilées qui se hâtaient vers leur maison, c'est te dire.
J'ai parlé hier avec Zohra, une amie
d'Ali. Elle m'avait proposé de venir la voir à son bureau. Délaissant la
machine à écrire, elle m'affirmait que les femmes avaient conquis leur
indépendance quand un chef de service qui passait par là a cru bon
d'ajouter : s'il y a problème, c'est de la faute des femmes, elles sont irresponsables
et ne pensent qu'à procréer. Et la contraception? ai-je réparti. Il a paru gêné
comme si j'avais dit une grossièreté et il a disparu.
J'ai retrouvé Zohra un peu plus tard,
au premier étage d'un bar, une sorte de salon de thé. Même en France, Zohra
aurait attiré les regards! Imagine une jolie fille au teint mat, en robe rouge
vif, avec des cheveux mi-longs, soigneusement bouclés et des yeux noirs… je ne
sais comment les décrire, expressifs, charmeurs. Nous buvons du thé à la menthe
accompagné de makrouts, des gâteaux de semoule avec des amandes et du miel. Un
régal! Dans l'intimité du salon, elle change de discours. Aller au théâtre, au
cinéma le soir? Ses yeux s'écarquillent, vastes comme la nuit qui
l'engloutirait si elle s'y risquait. Dans la journée, avec un frère? Impossible
à cause du "respect": comment voir des scènes d'amour en sa présence?
Zohra espère partir au Canada. Tu vois, ici aussi on rêve du Grand Nord. Je lui
ai parlé de toi, de Louis, ton Québécois. Que tu puisses aller et venir
librement entre l'Europe et l'Amérique la fait soupirer d'envie. A dix-huit
heures, elle s'est levée. Elle devait être chez ses parents à dix-huit heures
quinze précises. A vingt-deux ans, il lui est impossible de transgresser cette
règle.
Je me suis retrouvée devant les
vitrines, déçue qu'elle soit partie si vite. J'ai fait du magasinage comme dit
Louis, en rêvant à Adrien. Tu te rends compte Lucie, qu'à Aix je l'ai guetté,
attendu pendant plus d'un mois? Le silence. Sans avertissement. J'ai tout imaginé…
En plus, tu n'étais pas là. Mais le silence, ça lui ressemble. Tellement jaloux
de son indépendance! Et si je ne trouve pas Adrien Hassan (t'ai-je dit que son
prénom algérien, c'est Hassan?) les bruits, les couleurs, les saveurs d'ici me
parlent de lui.
Réponds-moi, je t'embrasse.
Béa
Cette fois, elle n'a pas rêvé sa
lettre. Souvent les idées qui lui traversent l'esprit, elle a envie de les
partager. Avec Lucie surtout. Elle se les raconte, les lettres, pleines
d'intérêt et de vivacité puis le crayon à la main, elle sent les mots se
dérober. Ceux qui viennent sous la plume sont pâlots, ce qui lui avait paru
drôle, passionnant, devient dérisoire.
Elle aurait pu dire aussi à Lucie
qu'elle était partie comme une voleuse. N'avait-elle pas prévenu sa mère
seulement à son arrivée à Alger? Celle-ci aurait été capable de tomber malade
pour l'empêcher de quitter la France.
*
Béa s'est assise sous les palmiers dans
la cour intérieure du Musée du Bardo. Zohra et son amie Samira se sont
attardées dans la salle des costumes et des objets traditionnels.
A cet endroit clos, elle pense à Adrien
comme d'autres femmes autrefois ont dû penser à l'homme absent. Des femmes qui
s'abandonnaient à la fraîcheur du lieu, occupées à brûler des parfums, à broder
des soieries et à jouer du luth. Magie des feuillages et des tissus, lumière
des bleus de faïence sous les arcades de la galerie.
Son départ soudain s'est imposé quand
elle a téléphoné au copain chez qui Adrien habitait. "Non, il n'est plus
là. Il m'a rendu la clé, il avait fini son stage. Moi, je travaille de nuit, on
se voyait très peu. Ça fait trois semaines qu'il est parti d'ici. Je pense
qu'il est allé dans sa famille. - Dans sa famille? En Algérie? Le copain a
marqué un silence. - Ah! je ne sais pas, peut-être en Algérie."
Adrien, lointain et si présent. Elle
sent son regard sur elle comme s'il était témoin de tous ses faits et gestes.
Ce qu'elle retrouve de lui quand elle cherche son image, ce sont des
impressions, une ardeur mêlée à une fragilité, de la vivacité dans une
nonchalance. Elle essaie de retrouver son image : ses yeux noirs un peu
moqueurs, son front qu'elle aimait dégager en glissant ses doigts dans ses
cheveux bouclés, sa bouche dont ses lèvres ont gardé la mémoire. Mais elle
n'arrive pas à mettre ensemble les fragments. Quand elle retrouve une
expression, les détails sont flous. Elle n'a même pas de photo!
Pourtant son visage devrait être gravé
en moi, doubler mon propre visage. La première fois que je l'ai vu…
Comme c'est étrange de ne pas savoir que
le chemin sur lequel on marche depuis des années va devenir sans issue! Une vie
commune bien tracée, bien jalonnée par Marc, mon compagnon. Pourquoi aussi
avait-il renoncé à cette excursion au dernier moment?
La première fois que j'ai vu Adrien, je
suis devenue si légère! Je le regardais et ça me suffisait.
Dans le train, quelqu'un a fait
circuler une bouteille de vodka. Adrien me l'a passée après avoir bu. Les
filles parlaient de la manifestation d'infirmières de la veille. Je ne pensais
à rien. J'avais juste ce goût et cette chaleur de l'alcool dans la bouche.
Devant la gare, comme je penchais mon visage sous la pluie, Adrien m'a
embrassée. J'ai eu un recul devant son audace mais il était trop tard. Les
autres s'agitaient autour des sacs, si loin. J'étais dans un état
bizarre : je n'étais plus moi ou… un moi que je ne connaissais pas.
J'entrais dans un autre je.
On aime les légendes quand on est petit
et quand on se croit adulte, on se prend pour Yseult, victime d'une folle
passion. J'ai quitté Marc pour me brûler à un feu follet. Marc n'accepte pas,
il dit qu'il me voit partout, que mon image l'obsède. Son image de moi, ce
n'est pas moi. Je ne suis pas une image mais un mouvement, seulement un
mouvement.
Victime, vraiment? Ma peur de vivre
soudain s'est envolée sur cette place de la petite gare de campagne. Naître
enfin. Naître d'un homme. Encore un mythe, celui d'Eve née d'Adam, d'Athéna née
de Zeus, inaltéré. Agaçant, risible, insupportable!
Zohra et Samira la rejoignent. Zohra, élégante dans un tailleur
clair et un chemisier rouge. Toujours une note de rouge dans les tenues de
Zohra. Plus sportive, Samira est en jean et blouson.
Assises au bord du bassin, ombragé de
palmiers, elles parlent d'elles, disent leurs attentes. Elles écoutent le
clapotis de l'eau que Zohra agite de ses doigts vernis. Les reflets de ciel et
de feuillage captent par instants leurs regards.
A l'abri de l'agitation de la ville, on
dirait qu'elles prennent des forces avant que leurs chemins divergent. Zohra
avec ses rêves de grand Nord, Samira dans la ligne de sa mère moudjahida avec
ses projets de journalisme, son espoir d'une Algérie prospère. Car tout va
changer, vous verrez! Béa les écoute, attentive à leur détermination.
N'est-elle pas futile, elle qui voyage à la recherche d'un amant volatilisé?
Le bruit des mots, les soupirs, les
rires légers, les yeux qui se cherchent font de ce moment de confiance une
chose précieuse pour chacune d'elles.
L'arrivée d'un groupe de touristes dans
la cour les ramène dans la salle de la Préhistoire. Béa s'est immobilisée
devant les reproductions de fresques du Tassili et du Hoggar.
Sur le mur, une longue femme blanche, à la robe et au corps
inachevés, semble suspendue dans les airs, une femme avec des seins étirés
comme des doigts. Elle flotte dans ses voiles qui n'ont pas de fin au-dessus
d'esquisses d'antilopes brunes. Est-ce encore à la terre qu'appartiennent ces
transparences? Qui est cette déesse? Cette fresque la projette dans un lointain
qu'elle ne saurait nommer passé, plutôt réalité inaccessible.
- Une femme si légère, murmure Samira
derrière elle.
- Je veux aller voir les fresques, dit
Béa.
- Les fresques? Il faut traverser le
désert!
- Il faut traverser le désert, répète
Béa à mi-voix.
*
Béa marche dans le soleil sur le
boulevard du front de mer. On est en novembre et l'été donne l'impression de ne
pas finir. Elle s'appuie au parapet.
En dessous, un train passe sur la voie
ferrée. Les grues du port lancent leur bras vers le ciel. Une sirène mugit et
son cri se mêle à la voix du muezzin. Drapées dans leurs haïks, les femmes la
frôlent. Le kohl dessine les yeux grands ouverts au milieu de l'étoffe. Les
femmes sont des murs sans portes, des murs obsédants. La mer étire ses gris
verts derrière le phare sous le vol des mouettes.
Elle est étrangère, un peu de sable qui
absorbe une eau frémissante. Des mots montent à ses lèvres tandis que résonnent
autour d'elle les sons roulés et âpres de la langue arabe. Elle trébuche dans
les souvenirs comme dans un voile.
Un jour, Adrien a évoqué ses parents,
venus en Arles avec le caïd dont la fidélité à la France était sans conditions.
C'était en 62. Il avait acheté un domaine. Son père avait continué à travailler
sur ses terres, cette fois de l'autre côté de la Méditerranée. Après la plaine
de la Mitidja, celle de la Crau.
Je ne sais pas, Adrien, si tu es fier
ou non de ce choix. Tu disais souvent : y a rien à comprendre et ton
menton se durcissait. De ton adolescence au fond, je ne sais rien. Juste que tu
habitais St Martin, que tu as trois frères et deux soeurs. Tu parlais plus
volontiers d'après, de tes voyages, de ton travail de cuisinier en Finlande. Tu
ne veux de limites à rien. Qu'est-ce que tu veux? Jouer à saute-possibles,
conjuguer l'absolu? A peine as-tu déniché un boulot de dessinateur chez un
architecte que tu as entrepris des études d'éducateur : Y a des choses
plus importantes que de faire des baraques.
Une fois, tu as parlé du village de tes
grands-parents paternels, près de Tizi Ouzou. A cause de la lueur dans tes yeux,
je voudrais aller dans ce village. Je sais qu'il n'y a plus que ta grand-mère
là-bas.
C'est curieux, je te trouve ici avec l'impression de te perdre un
peu plus. Aimer, est-ce s'engager dans une partie sans connaître les règles?
Chaque paysage nouveau me jette ton absence à la figure. La lumière embrase le
port et me fait mal aux yeux. Un camion gronde, fait vibrer le sol qui pourrait
s'ouvrir sous mes pieds. Alger m'ignore et me prend à la fois. Quelle femme t'a
entraîné, toi qui dis être incapable de choisir? Nous inventions notre histoire
au fur et à mesure. Nous ne nous donnions jamais rendez-vous, sûrs de nous
retrouver sans nous chercher. Je passais devant la terrasse du Café de France,
tu y étais. J'achetais des fruits sur le marché, tu m'y trouvais. Ce n'est pas
vrai. Nous nous cherchions sans cesse et cette inquiétude exaltait notre désir.
La dernière fois, après ce café pris sur la terrasse, tu m'as dit : A
bientôt! et je ne t'ai pas revu. C'est à toi que je parle, Adrien, Adrien Hassan,
mais tu ne m'écoutes pas. Je n'existe plus. La dernière fois, c'était le 12
septembre.
- Béa!
Elle se retourne. Ali, est devant elle,
accompagné d'un ami. Autant Ali a une allure gauche, la tête un peu rentrée
dans les épaules, autant l'autre porte aisance et gaieté.
- Je te présente Brahim.
Ils remontent vers la ville. Elle marche entre les deux garçons et
leur prête une oreille attentive. Ils se frayent un passage dans la foule qui
descend la rue et ils ont de la peine à rester de front. Parfois, un de ses
compagnons est bousculé et poussé en arrière. Elle a envie de les prendre par
le bras pour qu'ils soient solidaires mais ici, elle n'ose un tel geste et
demande seulement comment on dit "ensemble" en arabe.
- Vous comprenez, nous voulons parler
notre langue, le kabyle… alors, l'arabe! Nous parlons d'abord le kabyle,
ensuite le français, l'arabe quand nous ne pouvons pas faire autrement.
- S'ils le pouvaient, dit Ali, ils supprimeraient le français.
- Parler trois langues, c'est comment
vous dire? reprend Brahim, c'est avoir plus d'espace.
Ali jette sans cesse des regards de côté.
- Il faut se méfier des policiers en
civil. C'est encore en marchant qu'on est le plus tranquille.
Dans le tumulte de la foule, il parle
de six Kabyles emprisonnés depuis juillet, lors de la commémoration de
l'Indépendance.
- Je te montrerai une lettre écrite par
les familles au Président, j'ai une copie chez moi, dans mon village. Je te
ferai écouter aussi des chansons. Le chanteur fait partie des prisonniers.
- Il chante en kabyle, précise Brahim.
Il a traduit une chanson française : Monsieur le Président.
- La chanson de Boris Vian?
- Oui, Boris Vian.
A l'entrée de la rue Larbi Ben Mehdi, un musicien aveugle joue du
luth. Des groupes de jeunes gens l'écoutent ou bavardent.
- Attendez-moi, dit Ali, j'ai quelqu'un
à voir.
Tandis qu'il aborde un ami près d'un
bac à fleurs, Brahim considère Béa qui est devenue le point de mire. La voici
épinglée, insecte placé en observation : Bat-elle bien des cils?
Change-t-elle de couleur sous l'aiguillon des regards? S'agite-t-elle sous les
mains qui imaginent son corps ou entre-t-elle en catalepsie?
- Est-ce que vous me trouvez séduisant?
demande Brahim.
Il s'y met lui aussi. Doit-elle
s'enfuir? Elle essaie d'être désinvolte et émet un rire gêné. Comme il répète
sa question, elle hausse les épaules.
- Que veut dire séduisant? On peut être
séduisant pour une personne et non pour une autre.
- Un jour, je rencontre à Paris une
femme d'âge mûr, enchaîne aussitôt Brahim, elle fume sous la pluie. Je
m'approche d'elle et je lui dis : Pardon Madame, comment faites-vous pour
fumer sous la pluie? Elle rit et me dit : Toi, tu me plais. Elle m'invite
à boire un verre puis nous allons à son hôtel.
Béa lance des regards impatients vers
Ali qui s'attarde.
- Elle ne veut pas faire l'amour et
s'endort, un peu ivre sur le tapis. Je la transporte sur le lit…
- Il est tard, je …
- Je peux vous séduire?
Elle regarde son visage au teint mat,
ses yeux noirs aux cils recourbés qui ont quelque chose d'enfantin, de capricieux
aussi. Elle ouvre la bouche pour parler et ne dit rien.
- Votre coeur est pris?
- Oui oui.
- Moi aussi.
- C'est bien, conclut-elle dans un
soupir.
Enfin, Ali les rejoint.
Rue Didouche Mourad, ils entrent dans
un café envahi de bruit et de fumée. Au comptoir, des militaires sont accoudés.
Ali entraîne ses compagnons vers le fond sur un demi-étage en mezzanine. Une
seule table possible, juste au-dessus des soldats. Ceux-ci, ostensiblement, se
tournent dos au bar pour les observer. Béa s'applique : tolérer les
regards sans les accueillir; voir comme derrière une vitre, une vitre entre
elle et les hommes; rester imperméable, pour écarter par un pouvoir du corps,
une volonté têtue, la masculinité oppressante, pour imposer son existence
féminine, n'en pas démordre et laisser les hommes à la frange. Samira
disait : sortir dans la rue, c'est déjà militer.
- Vous les séduisez, dit Brahim qui n'a
décidément que ce mot à la bouche.
- Parlons bas, dit Ali.
- C'est étrange, dit Brahim, j'ai
l'impression d'avoir déjà vécu cette scène, nous trois à cette table.
Est-ce parce qu'il les prend pour de
vieux copains qu'il déballe sa vie privée? Béa écoute, désorientée; il parle de
son village en Kabylie. Là-bas, il a séduit deux soeurs, l'une à dix-sept ans,
l'autre à quatorze. Entre la maison de ces filles et celle de ses parents, il y
a une rivière, à sec pendant l'hiver. Un jour, l'aînée lui a fait un
signe : elle a passé la main dans ses cheveux. Avec les doigts lui a
indiqué une heure et lui a désigné le figuier. Il est allé au rendez-vous et a
flirté avec l'aînée en présence de la cadette. L'année suivante, c'est la
cadette qui lui a fait signe. C'était il y a quelques années, il ne les voit
plus; maintenant, l'aînée est mariée, et puis, elles ne savaient parler que de
champs et de moutons, elles n'étaient jamais allées à l'école.
Tandis que défilent les histoires
d'amour de Brahim, celle de l'Italienne à Paris qui finalement était
algérienne, celle de l'Autrichienne à l'aéroport, ils boivent à petites gorgées
le thé à la menthe. Ali, le visage fermé, tourne nerveusement son verre entre
ses doigts.
- Arrête, arrête Brahim, laisse-nous
respirer! Tu es un grand séducteur, c'est entendu.
Sans le vouloir, elle l'a tutoyé.
Enfin, Ali reprend la parole, il a tellement de choses sur le coeur! Retarder
le mariage le plus longtemps possible ainsi que la pratique religieuse de
l'Islam. Il a, hélas, déjà la trentaine. Sa soif de vivre ne peut s'étancher
dans une vie familiale stricte. Un espoir fou d'autre chose le tient en attente.
Brahim approuve.
- Et les filles, comment font-elles?
Ils reconnaissent que pour elles, c'est
encore plus difficile. Brahim sert parfois de chaperon à ses soeurs et les
laisse rencontrer qui elles veulent.
- Ici, il faut toujours sauver les
apparences. C'est la seule façon d'être libre.
Les militaires sont partis, Ali se
penche vers le centre de la table et parle d'une manifestation qui a eu lieu
contre le gouvernement, ici à Alger, Place des Martyrs; ça s'est passé quelques
jours auparavant, il y en a eu aussi dans d'autres villes.
- J'ai lu dans un journal, dit Béa,
mais est-ce bien la même chose? que des voyous avaient perturbé l'ordre public
à Alger, à Tizi Ouzou aussi, je crois.
- Voilà, c'est ça! Ici, les vraies
informations ne circulent que sous la djellaba, ricane Ali.
Ainsi on peut aller et venir chaque
jour au coeur de la capitale et ne s'apercevoir de rien, on peut lire les
journaux et ne voir que des faits divers là où la révolte gronde.
Brahim se met à raconter des histoires
drôles qui fustigent l'incompétence et l'immobilisme des gouvernants. Ali
sourit à peine, désespéré de la résignation environnante. Il pense que si les
femmes avaient plus de pouvoir, l'Algérie s'en sortirait beaucoup mieux.
- Nous te raccompagnons chez Etienne.
Moi, j'ai un bus à prendre ensuite. A demain, de toute façon! C'est le week-end. Etienne t'a dit que je vous emmène dans
mon bled?
Elle lui fait dire le nom de son
village, dans l'espoir de reconnaître des sonorités qu'elle aurait entendues de
la bouche d'Adrien.
- J'espère te revoir Béa, dit Brahim.
J'aimerais partir avec vous en Kabylie. Mon village n'est pas très loin de
celui d'Ali, un peu plus haut dans la montagne.
Elle le dévisage tandis que son coeur
bat plus vite. Adrien dirait peut-être ces paroles s'il était là. Oui, il
dirait "le village de ma grand-mère, un peu plus haut dans la
montagne". Brahim sourit sous son regard, tellement attentif.
LA SUITE DE CE
ROMAN est à découvrir dans le volume Trois
romans algériens au féminin