Yamina Méchakra
ARRIS
Roman
(Ouvre intégrale publié dans Trois romans algériennes)
1
La mère ferme les mains en coquille
autour de la bouche d’Arris. Recueille le vomi bilieux qu’elle verse dans un
vieux chiffon qui lui sert de serviette. Le petit se remet à somnoler.
La mère plonge la main dans son
corsage, en tire un minuscule paquet. De ses doigts fébriles, elle écarte les
bouts entachés d’huile du journal et découvre un beignet doré, couvert de
sucre. Le petit refuse de manger. Elle se sent moins seule. Sur une banquette,
vieille de deux guerres, elle allonge Arris enveloppé dans une serviette de
bain. Les malades couchés à même le sol, et dehors jusque sur les trottoirs,
lui rappellent atrocement l’année du typhus : ça sent les crachats et la
fièvre et le petit ne veut pas ouvrir les yeux. Les crachats verts, spumeux et
couverts de mouches lui meurtrissent la vue et l’estomac.
La mère se frotte la main pour la
réchauffer, soulève la serviette et la glisse doucement sur le dos d’Arris.
Le monstre est là, gros comme une
orange. Elle le palpe; il est fluctuant. Le petit geint. Elle retire
discrètement sa main. Puis la glisse de nouveau vers le monstre; ce n’est pas
de l’os. Elle vérifie les vertèbres, une à une : toutes présentes. Le
monstre, c’est quoi alors?
La mort qui commence à habiter le petit
corps?
L’enfant gémit. Il veut boire. Elle le
soulève avec précaution, sans toucher à la bête. Lui fait avaler quelques
gorgées d’eau et le recouche. La bouteille d’eau fait le tour des patients et
disparaît dans la cohue des mains.
La mère soupire et plonge sa main dans
son corsage; en tire un mouchoir noué. Elle le dénoue, s’empare des quelques
pièces de monnaie qui s’y nichent; les compte, les recompte. C’est bien
cela : elle ne s’est pas trompée. Le lapin n’était pas gros, maigre comme
un chat; pas plus d’une livre de viande. Son client lui a fait comprendre qu’il
achetait de l’os… s’il lui accordait quelque valeur, c’est bien parce que le
petit se mourait…
- C’est combien la visite chez le
médecin?, demande-t-elle à une jeune malade.
- C’est mon père qui paye, je ne sais
pas…
- Il est riche, ton père?
- Ça le regarde. Je ne sais pas…
- Il est gentil, le médecin?
- C’est mon père qui sait, moi je ne
sais pas…
Il fait frais les matins au village. Le
soleil commence à poindre. C’est la première fois qu’elle vient au village. Il
y a du monde. Beaucoup trop de monde… et il n’est que cinq heures du matin.
Faut-il se battre pour entrer chez le
médecin? Faut-il se battre? Ils sont tous malades, très faibles.
Un silence s’est abattu sur les
trottoirs et dans la salle. Un individu propre, élégant, avance, un trousseau
de clés à la main.
Les malades, adossés à la porte,
s’écartent. La mère se met debout et ramasse contre elle Arris. Ceux des
trottoirs sont à la porte d’entrée; ceux de la salle à la porte du cabinet. Un
brouhaha accompagne les bousculades. Pitié pour les enfants qui étouffent!
Pitié pour les vieillards cassés! L’individu réapparaît, avec, en mains, une
liasse de tickets qui disparaissent dans une cohue de doigts, de cris, de
pleurs. Il referme la porte et chacun va se tasser dans son coin.
La mère berce Arris sur son genou. Elle
tient au creux de sa main un carton jaune portant deux traits. Elle referme la
main et considère des griffures rouges sur son poignet. Elle se battra encore
pour son petit. N’a-t-elle pas construit une cheminée, l’hiver passé, pour
qu’il ne tremble plus le soir? Ils n’ont pas suffisamment de charbon. Ils se chauffent
avec une miette de soleil. Le cèdre est un arbre sacré, disait le patriarche…
Il ne pousse dans ce terroir que le cèdre. On n’y touche pas. Les gens du
terroir ne connaissent pas l’usage du charbon, alors ils mélangent les quelques
brindilles ramassées de-ci de-là avec la crotte de chèvre ou de mouton. Ils
connaissent comment allumer le feu, loin de toute civilisation. Ils souffrent
tous de maladies ophtalmologiques; leurs paupières saignent des fois et leur
souffle est difficile; des fois, ils crachent du sang. Dans les pays froids,
les gens crachent du sang à la suite de pneumonies… C’est l’envers de la
médaille!
Coupés de toute information;
l’électricité leur est inconnue, donc pas de radio. Ils vivent dans un monde
coupé du reste des mondes. Le Patriarche est là, tout-puissant. C’est lui qui
peut leur conter que dans un pays, jadis, les hommes avaient apprivoisé
l’éclair et l’éclair leur permettait de sonder l’univers et c’est ainsi qu’ils
firent de la terre un lieu maudit. N’a-t-elle pas défriché à mains nues une
parcelle de terre abandonnée, pour y cultiver les pommes de terre les plus
appréciées du terroir? N’a-t-elle pas appris à tanner le cuir pour lui
confectionner des bottes en période de gel? Ne le porte-t-elle pas sur le dos
tous les matins jusque chez le sorcier pour qu’il soigne ses yeux rougis, et
ses paupières enflées? Sa toux aussi est sèche. Le sorcier guérira tout cela.
On lui fait confiance.
Un bruit de moteur troue le silence du
matin. Un bel individu, plus beau encore que le premier, arrive. La mère
tressaille… Apparition blanche. Numéro un!, crie l’infirmier.
Des dizaines de tickets sont brandis.
- Un seul : le numéro un!
La porte claque derrière le moribond.
- Tu sais lire?, demande la mère à la
jeune fille.
- C’est mon père qui sait, moi, je ne
sais pas…
La mère écarte les doigts et laisse
entrevoir le carton.
- Que les ancêtres te protègent! Ma
fille, aide-moi!
- Je ne sais pas lire, j’ai peur!
- Que tous les scorpions du Sahara
mordent la langue des lâches!
La mère se penche sur le petit corps et
prend congé. Un patient cherche à troquer son ticket contre quelques dinars et
un numéro défavorisé. La mère lui fait signe.
- Homme, sais-tu lire?
- Je vends mes services, femme!
- Que les ancêtres te bénissent… viens!
- Un dinar la syllabe, femme! Tu me
dois quatre dinars, veux-tu troquer?
- Non!
La mère dénoue à nouveau le mouchoir;
lui donne quatre dinars.
- Que tous les serpents d’Afrique
mordent les mains des voleurs!, ajoute-t-elle. Elle compte, recompte les
quelques pièces de monnaie. C’est bien cela; elle n’a perdu que quatre dinars.
Arris, les yeux mi-clos, suit les
gestes de la mère. Il suit jusqu’au frémissement de ses lèvres.
La porte s’ouvre sur le moribond numéro
un. Il apparaît à la mère tel qu’il est entré. Peut-être un peu plus malade.
- Que Dieu te vienne en aide, homme!
Il n’entend pas.
A chaque croassement de l’infirmier se
dresse un moribond. Un vieillard se lève, emmitouflé dans une cape immaculée.
La jeune fille le suit. Cinq minutes plus tard, elle revient à sa place, les
joues rosies et les yeux larmoyants.
- Le médecin t’a grondée?, interroge la
mère
- Non.
- Alors, c’est l’autre?
- Non.
- Tu souffres?
- Oui.
- De quoi?
- D’ennui…
- Marie-toi, ma fille!
- Mon père ne le sait pas.
- Et le médecin?
- Non plus!
- Que tous les chacals enragés mordent
à leur ignorance! Va, et que ta pureté te vienne en aide!
Arris se remet à vomir. La mère le
soulève et présente ses mains en coquille devant sa bouche.
Elle verse à nouveau le vomi bilieux
dans le vieux pull, s’y essuie les doigts. Le petit halète. Il ne veut plus
s’allonger. La mère le retient sur sa poitrine, emmailloté dans la serviette de
bain. Elle juge qu’il étouffe ainsi et lui libère les bras.
Des morts vivants, des bien portants,
des visages pâles, des roses, des noirs, des jaunes répondent à l’appel de
l’infirmier. Arrive le tour de la mère. Elle sursaute, serre le petit contre sa
poitrine et, d’un bond, rattrape l’infirmier.
Elle se retrouve dans une pièce
étroite, sombre. Il lui faut un bon moment pour percevoir les objets.
L’infirmier tire une fiche sur laquelle sont inscrites bon nombre de questions.
- Je sais seulement, dit la mère, qu’il
s’appelle Arris et qu’il est âgé de quatre printemps. Il est né au début du
printemps et il y a de cela quatre printemps.
L’infirmier renverse le petit, lui
place un thermomètre dans l’orifice anal. La mère ne comprend rien et refuse,
au fond d’elle-même, ce geste insolite.
- Il est fébrile; de quoi souffre-t-il?
- Le monstre.
Elle prend la main de l’infirmier et la
pose sur la tumeur. Elle ramasse avec tendresse Arris contre sa poitrine.
Dénoue à nouveau son mouchoir et met quelques pièces de monnaie dans la main de
l’infirmier qui se referme, sous le regard attentif de l’enfant.
L’infirmier se lève et tire un rideau.
La mère se retrouve dans une immense chambre. Sidérée, elle ne voit pas le
médecin.
Ses yeux s’attardent sur un chien de
marbre noir.
- Dieu! c’est un chien mort et,
pourtant, il semble vivre; tout respire le respect de la vie.
Le médecin est là. Il sourit, est poli,
semble bon. La mère lui confie le gosse et l’infirmier, la fiche. Il ne dit pas
un mot. Il lit la fiche d’un trait. Déshabille Arris, le met sur le ventre.
Les jambes grêles et atones de l’enfant
semblent retenir son attention. Il l’ausculte. La mère attend le miracle. Il
palpe la tumeur et dit : “ Reprenez l’enfant ”.
La mère, à genoux, lève les bras dans
un geste de prière, rassemble tout son courage et hurle :
- Le monstre, Seigneur! La mort habite
le dos de mon fils!
- C’est l’affaire de l’hôpital, Madame!
Il se dirige vers le lavabo, se lave
les mains. La mère reprend son enfant. Il lui tend une ordonnance et une lettre
pour l’hôpital, là-bas, dans la grande ville. Là-bas, ils ont apprivoisé
l’éclair et perdu le soleil comme le contait le Patriarche.
Le médecin demande alors une somme
importante. La mère tend le mouchoir. L’infirmier s’en saisit et vide le
contenu sur le bois luisant du bureau.
La mère s’agenouille et se met à
embrasser les chaussures du médecin pour s’excuser de sa pauvreté. Il fait
signe à l’infirmier de la congédier.
Dehors, elle retrouve ses sens. Elle
s’assied à même le carrelage. Sa tête bourdonne. Elle pense au terroir et fait
l’effort de se relever. Un fourmillement lui parcourt les jambes. Elle fait un
pas, puis deux et s’arrête. Un passant lui attache l’enfant sur le dos. Arris,
la tête posée entre les omoplates maternelles, s’endort.
Elle s’en va jusqu’à la place du marché
où elle espère trouver un voyageur de son terroir. Elle s’assied en face de la
porte d’entrée du marché, courbée pour permettre à l’enfant de mieux reposer.
Elle surveille les allées et venues.
Le soleil tape fort, très fort. Les
heures passent, lentement, tristement. Elle détaille les voyageurs. Ils
finissent par se ressembler tous.
Arris tressaille et grogne. Elle sait
que les mouches courent sur ses paupières malades et troublent son sommeil. Une
douleur lancinante lui tiraille le creux de l’estomac.
D’habitude, une assiette de semoule au
lait la calme. Elle est saisie de frissons, de maux de tête. Elle se relève
avec peine et pénètre dans le marché. Des odeurs de légumes, de menthe, de
beignets lui envahissent les narines. Elle réalise qu’elle a faim. Les cris des
marchands lui frappent métalliquement les tympans et se transforment en une
valse douloureuse qui va se confondre avec ses céphalées.
Une main tendue attire son regard.
Ouverte, elle reste suspendue au-dessus d’un amas de grenades béantes. Elle
s’éloigne en trottinant du fruit qui donne le trachome. La vue… c’est l’essence
de la vie, lui apprenait sa mère. Les yeux doivent vivre.
Elle s’immobilise devant un étalage de
chaussures. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Elle a
rêvé, petite fille, de regarder autant de chaussures que ses yeux pouvaient en
contenir…
Elle veut donner tout ça, oui, tout ça
au petit. Elle l’appelle doucement. Arris geint. Puissent ses jambes grêles se
redresser un jour! Elle tissera alors jusqu’à ses nattes blanches pour lui
confectionner les plus belles chaussures de toute la contrée!
Un chat coule entre ses jambes. Elle
sursaute. Il bondit par-dessus l’étalage et retombe en miaulant au pied du
comptoir d’un gargotier du marché. La faim lui mord le creux de l’estomac. Elle
rejoint le chat, ferme les yeux et tend la main…
- Au nom de Dieu.
La douleur tourne, tourne dans sa tête
et lui cisaille les yeux. Une main s’empare de la sienne et, avec force, la lui
referme sur un petit quelque chose.
La mère retire sa main et s’en va à la
recherche d’un coin tranquille pour prendre connaissance du fruit de sa
première mendicité… Elle part se tasser au pied de l’enceinte qui entoure le
marché. Là, elle ose ouvrir, écarter les doigts. Elle considère le prix de la
mendicité : une noix de viande sèche. Elle la glisse dans sa bouche. La
tourne, la retourne entre ses dents avant de la mâcher.
Arris n’a toujours pas faim. Cela
l’inquiète, la mère. Elle cesse de mastiquer et porte toute son attention vers
Arris. Il vit… Sa respiration lui caresse chaudement l’omoplate. Elle passe la
main sur les jambes grêles. Elles sont mouillées. Rassurée, la mère se remet à
la recherche, dans la foule, d’un enfant de la tribu. Il doit bien y en avoir
quelques-uns… Ils étaient nombreux à avoir quitté le terroir ce matin-là :
Daas, Douga, Chou’ib, en même temps qu’elle. Ils ont cheminé ensemble. Daas lui
a transporté le gosse. Ils sont tous ses enfants.
Elle a chanté, elle a dansé le jour de
la circoncision de chacun. Elle est toujours parmi le cortège de femmes qui
vont enterrer, au pied du cèdre, le tout petit bout de chair du fils circoncis.
Elle a enterré un bracelet d’argent au
pied du cèdre, pour Chou’ib, l’orphelin du terroir. Ils sont tous ses enfants.
Chou’ib craint les aubes fraîches et
raconte, à qui veut, l’histoire d’un bouc qu’il rencontre tous les matins froids.
Il vient à lui en bêlant. D’abord, il apparaît tout petit et présente, dans le
regard, une lueur humaine. Chou’ib le ramasse et le charge sur ses épaules. Il
ferait l’affaire au marché… Mais le bouc grossit à perte de vue; ses jambes
s’allongent jusqu’à toucher le sol. Alors, Chou’ib s’en décharge et s’enfuit!
Durant les jours chauds du mois d’août,
il rencontre, dans la plaine, un revenant qui, roulade par roulade, progresse
vers lui. Chou’ib se cache. Le revenant se relève alors et le poursuit. Les
hommes ont organisé une battue à la recherche du monstre. Ils l’ont aperçu au
milieu de la plaine. Chou’ib lui tire dessus. Le revenant blanc s’évanouit.
Accourent les hommes de tous les coins de la plaine. C’est un crapaud blessé!
La mère se courbe pour permettre à
l’enfant qui dort d’avoir meilleur oreiller et plonge son regard las dans la
foule. Le soleil commence à se faire clément. Le marché se vide. Elle se relève
et s’engage dans la foule. Une main lui saisit le bras… elle relève les yeux et
rencontre le visage de Daas.
- Je vous cherche, dit-elle.
- Nous ne serions pas repartis sans
toi. Donne-moi le petit.
Elle s’en décharge. Il le prend dans ses bras. La mère lui emboîte
le pas. Libérée du poids du gosse, elle retrouve l’agilité de ses jambes. Daas
avance à grandes enjambées et prend souvent de la distance. Il s’arrête alors
et l’attend. Daas n’a pas prononcé un mot. L’enfant somnole, la tête pendante.
Ils empruntent des ruelles étroites.
Ils traversent des flaques d’eau boueuse. Ils croisent des enfants jouant à la
marelle. Ils évitent des véhicules ronflants. Ils aboutissent au dépôt du
village. On fait glisser le petit sur le sol. Là, il se trouve au même niveau
qu’une nichée de chiots. La mère chasse les chiens à coups de crottes. Elle passe
les doigts sur les jambes du moribond.
La mort n’est qu’une suite
d’expressions du corps et de l’esprit, qui surviennent nécessairement à la
suite de mutations de tous ordres… mutations d’ordre individuel ou collectif,
marquant la vie d’un être jusqu’au-delà du tombeau. La mort étant un perpétuel
recommencement, la vie se multiplie et continue éternellement. Des hommes, des
plantes, des animaux se rencontrent, se confondent, se transforment… Ainsi
parle le Patriarche.
La mère crache avec difficulté la viande,
broyée à force de mastication, dans le creux de sa main. Elle la présente,
par-dessus son épaule, avec l’espoir de voir l’enfant y passer la langue. Elle
attend en vain… Elle secoue son bras et se met à sangloter. Elle n’entend plus
les gémissements de son enfant. Ils gémissent ensemble, secoués par une même
souffrance : la douleur physique et la solitude. Elle pleure comme quand
elle était petite fille. Mais les larmes ne coulent plus. La source est tarie,
ses sanglots n’engendrent plus d’eau. Il lui arrive parfois de réaliser qu’elle
s’est desséchée au fil des années et des misères et qu’elle n’est plus qu’une
ombre que plus rien n’atteint.
Même plus la prière des croyants.
“ C’est ridicule ce que je fais là ”, pense-t-elle et elle change la
position de son corps pour calmer l’enfant. Le médecin a parlé d’une grande
ville, d’hôpital, de séparation…
Elle paye cher, très cher pour la santé
du petit. Le laisser à la ville? Le lui céder avec une facilité qu’elle ne se
reconnaît pas, est-ce cela aimer?
- Seigneur, que de fois j’ai hésité
avant de te nommer. Pour la première fois j’implore Ton secours, Ton pardon.
Viens, pardonne!
Je suis semblable à ce vieil Arak,
accroupi là-bas dans le Hoggar regardant du matin au soir un horizon qui
n’existe plus depuis bien des années… Il avait perdu la vue, Arak, lentement,
comme l’on perd sa vie. Avec l’âge, ses forces le fuient et l’horizon se retire
traîtreusement, silencieusement, tandis que sa mémoire des choses immobiles se
précise. Il sait tout, mon ami Arak… Les choses qui viennent. Les choses qui
s’en vont, jusqu’aux morts. Il sent la présence. Comme ces arbres desséchés qui
peuplent sa terre et qui survivent à toutes les calamités naturelles. Arak ne
connaît pas le déracinement. Pareil à sa terre, il n’a pas besoin de se
recommencer.
Seigneur, son pays ne connaît pas la
tourmente. Le Hoggar est apaisé depuis bien des siècles. Plus de tempêtes, ni
de saisons. Tout est silence. Paix. Un monde sans commencement, ni fin. Un
monde où l’homme ne sait plus ni d’où il vient, ni où il va, comme nous le
racontait le Patriarche.
Est-ce cela l’éternité?
Elle se parle comme si déjà sa tribu
était partie à la recherche d’une terre meilleure. Ici, la terre est aride et
rien ne pousse depuis longtemps! Les puits sont vides et la pluie ne vient pas.
Dieu aurait-Il retenu ses larmes face aux larmes qui coulent ici-bas?
Pourtant le Patriarche parlant d’Araki,
notre mère à tous, disait qu’elle était en l’animal comme en l’homme. Je suis
en vous comme vous êtes en moi, disait-elle…
La mère se mord la main. N’est-ce pas
vrai?, dit-elle tout bas à Arris. Le petit corps ramolli par le sommeil bat des
cils. Il aime l’histoire d’Araki, la mère de tous.
- Alors pourquoi l’homme mange les
animaux, Maman?
La mère se tait. Cette réalité
tourmente déjà le petit qui refuse de manger tout ce qui est viande et tout ce
qui est végétation.
- Moi aussi, je vais mourir, dit-il. Je
redeviendrai oiseau. Et toi, que deviendras-tu?
- Un arbre.
- Oh, j’y construirai un nid. J’y
pondrai des oeufs de toutes les couleurs, comme l’arc-en-ciel. C’est la
ceinture de fête d’Araki. Comme je l’aime, cette Araki, notre mère à tous! Elle
est belle. Elle est grande comme le ciel, tu sais…
La mère écoute et l’enfant raconte.
- Un jour, reprend l’enfant, son ventre
se fendit et des montagnes de fourmis en sont sorties.
- C’est tout, dit la mère.
- C’est tout, dit l’enfant.
Les fourmis. En temps de disette, la
mère a pillé les réserves de graines des fourmilières.
- Son ventre se fendit et des montagnes
de fourmis en sortirent, répète la mère.
- Oui, dit l’enfant.
La mère lui prend la main et ils se
taisent.
Chou’ib réapparaît à la nuit tombante.
Il prend place à côté d’Arris. Il lui couvre les épaules de sa main tiède et
molle.
Main de mariée, disent d’elle les bûcherons
du terroir. Il n’ose montrer ses mains que devant les femmes et les enfants.
Jamais ils ne rient de lui.
Il fixe la mère, puis, gêné, il
dit :
- Les médicaments coûtent cher! Tous
les gars ont cotisé pour toi, petite mère. Nous sommes vraiment désolés…
La mère se tait.
- Si tu veux, nous irons voir Aïda.
Elle connaît toutes les plantes de la terre. Elle saura guérir Arris. Je te le
jure.
Il prend le petit dans ses bras et se
lève. Il va vers les autres.
La mère le suit. Les autres attendent à
la sortie du village. La mère leur emboîte le pas. Ils rentrent au bercail. Les
derniers rayons du soleil tremblent à l’horizon. Le soleil fend la terre et
disparaît dans ses pourpres haillons.
Les hommes marchent vite. La mère
trottine. La terre noircit et prend imperceptiblement la couleur de la nuit.
La mère se rapproche de Chou’ib. Le
petit dort dans les bras du géant. Le bruit insolite des insectes de nuit
emplit l’espace. Au loin, entre deux immenses rochers, des feux scintillent. Le
terroir n’est plus loin. Les hommes rassurés sont heureux d’arriver chez eux.
Ils rompent le silence. Des éclats de voix et de rires brisent les cris et les
chuchotements qui montent de la terre. La mère, réconfortée, marche plus vite
encore. Elle ne sent plus ni les cailloux, ni les ronces qui lui meurtrissent
les pieds. Les aboiements des chiens leur parviennent et apportent à chacun une
joie pareille à celle qu’ils connaissaient, jadis, à l’arrivée du père, les
soirs de marché… Les visages de leurs enfants et de leurs femmes, les objets
familiers inondent leur mémoire.
Au terroir, les enfants ne dorment pas;
les femmes et les vieillards attendent; chaque foyer a pris l’aspect des jours
de marché. Dans chaque maisonnée, la distribution des cadeaux rapportés fait la
joie de tous!
Chou’ib accompagne petite mère chez
elle et partage avec elle les dattes qu’il a troquées contre une peau de
chèvre. La mère les place devant Arris. La fumée s’échappe des cheminées et
voile les étoiles. Les chiens, heureux, partagent les restes de repas des
maîtres et n’aboient plus.
Puis le silence et la nuit sont
interrompus par des visites furtives, de maisonnée en maisonnée. Les femmes et
les hommes se font des offrandes.
La mère est bientôt arrachée à l’oubli.
Elle reçoit la visite de toutes les voisines, tandis que les hommes dégustent
un thé sur la place des sages, sous le regard attentif du Patriarche.
Les femmes déposent toutes des petites
choses devant la mère et boivent les paroles relatant son séjour au village.
La ville, leur dit-elle, c’est la faim,
la solitude. J’ai tendu la main ce matin… Les femmes, révoltées, puis
attendries, se rapprochent encore plus et, silencieusement, respectent son
récit. N’a-t-elle pas l’habitude de conter aux enfants l’histoire d’Araki,
notre mère à tous, qui a légué à nos pères le secret de la vie éternelle? Araki
dit que chacun de nous est une somme de tous. Elle dit aussi : Je suis en
vous comme vous êtes en moi. N’est-elle pas, la mère d’Arris, cette part de la
mère de tous, que chacun porte en soi? N’est-elle pas ce grain de vie, semé
dans la mémoire des enfants? N’est-elle pas cet arbre qui a poussé dans les
coeurs de ces grands enfants?
La ville, reprend-elle, est une
malédiction…
Arris écoute l’histoire, la sienne. Il
n’a rien vu de tout cela et, pourtant, c’est bien de lui que mère parle.
Les femmes parties, elle se fait une
petite bouillie et, lassée de la journée, elle enlace avec douceur le corps du
petit et s’endort…
Demain, elle verra plus clair et
demandera à Daas de l’accompagner en ville. Elle en parlera au Patriarche. Ils
feront une collecte qui, ajoutée au prix des bijoux, lui donnera la possibilité
d’hospitaliser son petit. Elle lui achètera des habits et des chaussures.
Le Patriarche a parlé; tous l’ont
écouté : demain, Daas accompagnera la mère et l’enfant à l’hôpital!
LA SUITE DE CE
ROMAN est à découvrir dans le volume Trois
romans algériens au féminin