Hawa Djabali

 

 

GLAISE ROUGE

Boléro pour un pays meurtri

 

Roman

 

(Ouvre intégrale publié dans Trois romans algériennes)

 

 

 

 

 

 

Prologue

 

Chemin vermillon de terre argileuse. Piétinement des siècles.

Quand il pleut, qu'une charrette, un tracteur le défoncent (tu coules tes bielles, passe-moi des pierres pour caler), ça gicle comme du sang, c'est glaiseux, c'est gluant; ça retient avec un mauvais bruit les godasses, plastiques, caoutchoucs vernis, qui font encore plus mal que la corne ancestrale.

L'été, ce chemin, il craque, il se fissure, il râpe les gens.

Indiqué sur la carte de l'enfer, chemin qu'il faut remonter avec ses dix ou vingt litres d'eau sur la tête, la lessive mouillée, le fagot de bois, l'argile, les olives, les pommes de terre, la vie entière!

Depuis combien d'automnes brûlés ou de printemps glissants le monde vit-il accroché au dos des femmes qui remontent le chemin rouge?

Il me souvient leur sueur, par le chaud, par le froid, qui noyait en silence leurs yeux impassibles, et qui sentait la sève, et qui gouttait à terre. Je revois leurs pieds têtus.

Trop peur de l'enfer. Impossible de faire autrement. Il faut porter, monter; monter pour vivre, porter, monter à mourir. Pressentiment tenace d'un paradis : osent-elles y croire?

Pourquoi disent-elles que ce chemin-là c'est la vie?


 

 

 

 

 

L’été

 

La capitale. Des jambes, des jambes, des jambes. Le goudron devient assez mou. La ville crie comme une mouette : sauvage. Alger beugle avec ses bateaux, grince avec ses chemins de fer, se saoule, se cogne, freine et s'injurie avec ses voitures, ses bus, ses taxis. Les mouettes ne hurlent pas quand il fait chaud! Alger, elle crie la tempête même lorsqu'il ne reste que la pale de l'hélicoptère de surveillance pour bouger l'air. La ville se déchire à l'écho des avions, aux pleurs des enfants, à l'enthousiasme des matchs sur ballons de fer-blanc. La ville crie comme une mouette, la ville qui ne rit plus, la ville qui ne parle pas, la ville aux marches tristes, aux yeux tristes, aux jambes tristes.

Des jambes, des jambes, des jambes. Un gros autobus pas lavé. Mouvement frénétique des jambes, de toutes les jambes ensemble. Le gros autobus fonce dedans; dedans les jambes, bien fait, tousse le bus, qui sait que les jambes l'attendent, exaspérées, depuis deux heures. Retrait précipité des jambes, les unes sur les autres, les unes dans les autres, c'est pour ça que ma femme ne doit jamais sortir, dit le gros chauffeur mal rasé, tous les jours je vois ce qu'elles supportent, les femmes. Le bus râle, il geint, il s'arrête et les portes dans une grande inspiration d'asthme supportent comme d'habitude le viol collectif. Pas besoin de se raser pour une cérémonie comme celle-là. Le gros autobus referme ses sphincters, sans trop se torcher, un ou deux gosses pendent encore à la portière arrière, coincés. Il se met en marche, démarrage en côte, freins défectueux. les jambes se répartissent au gré des secousses et du freinage spontané (spontané, sans calculs ni prévisions), retourne dans ta campagne, femme! J'en suis pas sortie pour ton cul; une fille rougit, embouteillage… Laisse la petite tranquille, oui, toi, l'aubergine pleine de graisse; si tu étais une femme tu parlerais pas comme ça, vagin empuanti, et le gros autobus redémarre, fait vingt mètres, se rassoit, laisse du caoutchouc sur la chaussée qui fond, ramasse ton anatomie, vous avez le droit de vote, égalité; mais tu vois pas que notre sœur est enceinte? Égalité? ça y est, c'est dégagé, il y a une vieille qui s'évanouit, ouvrez la fenêtre, on ne peut pas, c'est bloqué depuis avant soixante-deux, et ta mère? Je veux descendre au prochain arrêt! T'attendras le suivant, tout le monde descend, moi je veux celui-là! on peut pas bouger. C'est tout, l'insulte. Le pet "pénurique" et silencieux commence à estomper le pot d'échappement, le gel capillaire travaille la papille, le sperme rance signale l'homme en conserve, pas frais. Le petit a vomi; j'avais lavé ma robe, donnez un peut d'air! Tu veux qu'on souffle ensemble? je ne vais pas bien. Si on s'évanouissait tous? si le pays s'évanouissait? Tombait en syncope, comme ça, à bout de nerfs, c'est repartit au moins pour cinquante mètres ce coup-ci, à bout de soleil mal pris, à bout d'hommes cimentés dans une ville de carton, faut pas grogner, la patience est une vertu divine, peut-être mais tu sens la chaussette, c'est pas possible, je fais mes ablutions, avec du pétrole algérien, ou saoudien? sois maudit! T'es pas gentil, mais je suis croyant, fais ta prière on roule sans freins, je témoigne qu'il n'y a de dieu, c'est bien le moment de vendre ton herbe, que Dieu. Je vais crever, et que Mohamed, quoi? Qui m'appelle? Mais non, personne, est son prophète; une femme gémit et claque des dents, c'est pour ça que d'habitude je marche à pieds, mais quand c'est trop loin, on peut pas. Je vais crever en me tortillant comme un rat empoisonné. Ils penseront à cette ère du gaz d'échappement comme nous pensons aux hommes des cavernes, avec émerveillement, ils étaient encore si frustres qu'ils survécurent… Ça va finir, il faut que ça finisse, que cet autobus brûlant s'arrête, là où il veut, mais qu'on descende… Se cramponner à une barre visqueuse; et ça grince et ça grince et ça grince, dans une diarrhée cholérique, toujours propre aux suites de la sodomie, le gros autobus répand la moitié de ces jambes, et après s'être ainsi crûment soulagé, repart.

Les jambes ne sont pas contentes d'avoir été déversées juste bien dans un égout crevé, elles se dispersent, anonymes et dégoûtées.

 

Une jeune fille. La ville est belle vue de si haut. D'ailleurs, c'est toujours comme ça, mal raclée, mal blanchie, c'est mort, c'est refusé, s'en aller, s'en aller, puis une ruelle s'ouvre sur le port, un figuier se nourrit d'un rempart, la lumière, plus palpable qu'un brouillard, caresse une joue, une vague, un lointain, le soleil se calme, la rue sent la soupe épicée, le cumin, le gâteau; et le cœur à l'envers on oublie la journée. Sur le trottoir, encore mal remise, une jeune fille ferme les yeux de rage et de fatigue. Là, sur le palmier au lierre, c'est une colombe; les martinets crient et plongent, frôlent presque les passants. La mer évapore ses couleurs, elle deviendra livide et calme, le soir sera doré. La Jeune Fille est si belle. Alger.

 


Chanson des grincements de la brouette dans le jardin de Hannana

 

Un jardin mauve, gravier gris.

Le ruisselet disparaît sous les iris, sous les touffes serrées de multitudes plus légères, plus fragiles, blanches, grises ou mauves, suivant l'heure.

On sait que l'eau frissonne, invisible. Ici, tout est pressentiment, couleur d'aube.

Le parfum mord le cœur, rire souvenir. Glycines, vieux miracle de bois torsadé, travaillé; torrent aérien des nostalgies.

Violence des bougainvilliers, violine sauvage qui capturera tout entier le rempart de terre.

Lilas, lilas ou presque blanc au temps extatiques des anciens printemps. Et puis des violettes, en touffes, à la découverte; des violettes qui existaient encore. Des violettes qui sentaient encore leur propre arôme fou.

Changements de saisons; chrysanthèmes camaïeux. Senteurs amères d'un automne de terre riche. Impressionnisme, vertige, regard flou.

L'été de tant de fleurs ramenait la balançoire de satin parme et son parasol. Cyclamen, rose mauve, lèvres de femme très brune, tarte aux mûres fondante, vin de sureau, miel de lavande, arbre insolite du mois de juin, sans feuille, tout noir de tronc et de branches, voué à l'immodestie d'une floraison mauve, immense.

Qu'avons-nous dit en ce jardin?

"La peur, rien que la peur, ils ne sont mus que par la peur.

- Est-ce que j'ai compris Hannana?

- Écris."

 

 

Le lendemain ça recommence : plein soleil, des jambes, des jambes, incertaines, exténuées, impatientes, en quête d'autres jambes, en répulsion des autres jambes, douloureuses, audacieuses, fragiles, sournoises, pieds serrés, pieds qui puent, macération et relents, jambes nues sous les jupes, jambes si poilues sous les pantalons tombants, forêt de fémurs bien dissimulés, troupeaux de tarses et de métatarses piétinants sur pavés inégaux, et n'ayant rien à voir, en fait, avec les têtes, un peu plus haut.

Elle aurait dû attacher ses cheveux.

Elle ne veut pas vivre comme ça!

Elle ne veut pas. L'homme du bus, qui n'existe pas, regarde le contenu du corsage de la dame qui voudrait que ce soit un autre homme et un autre regard. Un monsieur se laisse aller contre le derrière de la Jeune Fille; il bande. Les deux marches de l'autobus sont grimpées et elle a toujours son truc sur la raie des fesses. Elle s'infiltre à la brasse, s'avance, s'insinue jusqu'au milieu du véhicule; il est encore là. Comme tout le monde transpire, personne ne remarque qu'il sue contre elle; quart de tour, péniblement; elle lui offre l'os de sa hanche : il bande toujours. Ne pas voir son visage, ne pas rencontrer ses simulacres d'yeux, chercher ses pieds pour en écraser un; mais quel est donc le pied qui correspond à cette saucisse de caoutchouc cuit qui la supplie? Elle se coule dans les bras d'une femme plus âgée et se laisse aller de tout son poids jusqu'à ce qu'elle l'ait dépassée : qu'elle se débrouille avec lui… Classe des non-véhiculés, des non-autonomes, gens qui travaillent ou étudient, méchants ou livrés à la méchanceté collective, multitude de ceux à qui l'on conseille, pour gagner leur paradis, la patience avant la charité.. Autobus des bouillons de révoltes. Elle ne peut pas savoir si elle descend de l'autobus, ou si elle est descendue par la foule.

Elle respire profondément, là, tout de suite, au-dessus de l'égout crevé, où, aujourd'hui comme hier, le bus les a déversés. Midi. Des enfants remarquent la Jeune Fille, sa grimace de dégoût, sa fatigue, ses vêtements : elle les intéresse. Du voile algérois poétique, porté sur un quatre-vingt dix de tour de taille à la tristesse protestante du hidjab, le quartier est plutôt morne, et elle, elle arrive complètement "civilisée" (syphilisée avec l'accent adéquat), fille du péché, image répertoriée de leur imaginaire. Elle sait qu'ils la voudraient comme maman, qu'ils voudraient un contact, un mot, mais aussi, l'outrager pour être comme les grands. Elle est enviable et interdite, donc méprisable. Ils sont là, à la suivre, tous petits, à essayer de l'évaluer, à vouloir qu'elle les remarque, qu'elle se fâche, qu'elle les insulte, qu'elle leur dise n'importe quoi, mais quelque chose! Et si elle donne une sucrerie, si elle grattouille la tête de l'un d'entre eux, prise de tendresse car ils ressemblent à ses neveux, en plus malheureux, alors, ils diront tous fiers : "On l'a draguée, on l'a niquée!". Elle est si lasse qu'elle ne les chasse même pas. Cette chape de sexe sur la vie… Ce besoin de vaincre, sans le pouvoir jamais, cette solitude, ce manque de caresses, cette dépression de l'érotisme. Et de leur vide à eux, elle passe à elle, elle se mord la lèvre en se disant qu'elle ne connaît le sexe masculin que par ses livres de sciences, par l'ouverture d'un pauvre imperméable exhibi-tionniste rencontré à l'âge de neuf ans en état de terreur, par une revue pornographique prêtée par une amie vers l'âge de quinze ans… La gloire… Elle sait aussi comment ça gonfle à cause de l'autobus. Son fiancé cherche toujours, au cinéma ou en voiture, à poser sa main dessus mais la main de la Jeune Fille s'envole. L'envie de vomir ne lui a jamais permis de fantasmer tranquille, ni d'arriver au désir. Les gosses se lassent de la suivre, c'est l'heure d'aller retrouver leurs mamans qui pourrissent entre des murs calamiteux, pour manger le visqueux ragoût auquel la pauvreté indécente donnera, quand ils seront grands, une senteur de nostalgie, une saveur irremplaçable. Une petite motocyclette enragée raye la chaleur, affole la poussière, balafre de bruit le quartier. La rue est affreuse : on refait les trottoirs et puis, juste après, on les ouvre pour les égouts, le téléphone ou l'eau, et le sable et la terre se mêlent à la liqueur des eaux sales pour une boue puante, et le raï impatient explose sur l'hystérie du sermon du vendredi, et le rasoir se défend contre l'implacable grammaire divine, et le monsieur lève la tête dans l'espoir de savoir s'il vient de recevoir de la fiente de pigeon ou un crachat gratuit du troisième étage, et le blasphème se dilue sur l'énormité des informations du journal du soir qu'on lit le matin. La ruelle de droite est un raccourci, mais c'est aussi un urinoir. Tant pis, elle allonge le chemin, elle ne peut pas… La rue… Elle a tant flirté avec un grand Dieu Flic, tant abusé du nom de la Mecque comme essuie-péchés (et c'est vrai que l'Arabie les a tous pris), elle a tant klaxonné, tant hurlé pour éviter à ses hommes de monter un escalier, elle a tant triché, tant flotté dans ce rêve indécis de filles rigoureusement vierges et de liberté sexuelle, de socialisme adapté aux richesses privées bénies de Dieu, cette rue, que ce présent écœure, ô gens d'un si proche passé.

Vous, les morts, que voulez-vous?

C'est curieux, tous les jours cette cage d'escalier rétrécit. Zhora la constantinoise construit la vie des gens à les épier; elle a vu arriver la Jeune Fille par la fenêtre, elle ouvre sa porte pour attendre qu'elle lui dise bonjour; penchée sur la rampe, elle fait semblant d'attendre son gamin. La Jeune Fille va monter très lentement. Très lentement : Zhora sera obligée de rentrer chez elle. Elle monte, toujours aussi lentement, elle ne voit plus que la crasse qui, chaque jour, se rapproche, au rythme des murs, d'elle. Une chique, juteuse, l'ascension ne se fait jamais sans horreur. Au second, Samira de Blida fait des frites; la Jeune Fille a toujours trouvé curieux de faire tant de fritures en été, il paraît que c'est léger. Au quatrième, Zhora est rentrée, déçue. Quand elle la verra, elle lui dira : "Toujours dans tes rêves, on voit bien que tu n'es pas mariée!" Son ton sera plein d'envie et de reproches, elle est persuadée qu'un jour ou l'autre la Jeune Fille devra apprendre à souffrir, elle aussi; pourquoi l'une et pas l'autre? La Jeune Fille manque de souffle. Quelques marches, elle sera au troisième. Elle sonne. Elle est sûre que toute la famille est dans l'appartement. Tout le monde crie en même temps à cause du coup de sonnette : elle pourrait avoir sa clé, mais sa mère se sentirait humiliée et ses frères dépassés. Sacralisation de la demeure "qu'on ne laisse pas seule", geste important d'ouvrir et de fermer la porte; clé, verrou, ça vient, la porte s'ouvre, soleil brutal, chaleur, les volets sont ouverts pour que sa grosse belle-sœur puisse surveiller ses enfants qui jouent dehors, par la fenêtre. L'appartement est plein, galette qu'on cuit, poivrons qu'on frit, hommes qui fument, gosses qui bouillonnent, mères qui écument : arder la vie en gestes inutiles, paroles futiles, cuisines interminables… Rester distante, si possible désagréable, sourire si on vous demande pourquoi vous faites la tête, désarmer l'interlocuteur en le mettant dans son tort : "Mais non, tout va bien, tu te fais des idées, je suis seulement fatiguée", et gagner le divan le plus proche, qu'elles se débrouillent avec la cuisine puisqu'elles trouvent ça indispensable, elle, avec cette chaleur, elle ne rêve que de fruits!

Pas le moindre petit courant d'air, elle a la gorge en bois et envie de pleurer. Elle ne va pas bien. Toute la famille est là. Elle veut dormir, dormir, mais ils trouveraient cela bien malappris. Boire à grande goulées l'eau javellisée recueillie dans un jerricane en matière plastique, parce que, bien qu'il n'y ait plus de pénuries d'eau, les journaux l'ont dit, il y a quand même des pénuries d'eau. Elle va s'endormir, et ça les dérange qu'elle ne se jette pas sur les corvées pour servir au plus vite ses oncles et ses frères. L'aîné crie après sa femme, il veut persuader tout le monde qu'il est le chef, de bureau, de famille, de tout, il va lui demander, à elle, pourquoi elle a deux heures de retard et elle ferme les yeux. Qu'est-ce que c'est que cette horrible petite fille qui s'installe près d'elle pour déchirer un livre? Les unes ne savent pas lire et les autres confondent livres, revues, journaux dans une indifférence qui mène toujours à la poubelle, et pourquoi fais-tu des histoires, pendant qu'elle déchire la petite se tient tranquille! Son plus jeune frère éclate et veut battre l'enfant : il tenait à son livre, on le retient, on lui fait la morale, tant pis, c'est fait, fiche-nous la paix, et elle regarde cette petite qui deviendra à son tour, sauf miracle, une mémère sûre de tout, qui s'en va en miaulant se faire tripoter le derrière par son grand-oncle que ses rondeurs rafraîchissent, personne n'y voit rien à redire, elle n'est qu'un jouet, une petite poupée, en attendant, fille pubère, de prendre l'importance d'une grenade dégoupillée, qui risque de vous exploser au nez si vous ne la jetez pas assez vite dans une famille "bien". Elle a vraiment envie de vomir. Fatigue de l'été en ville. Alger.

 

L'année universitaire est finie. Est-ce qu'elle peut raconter ce qu'elle répugne à vivre?

Combien de temps faut-il à une femme normale pour devenir une femme qui respire?

 

Paupières : abaissées sur les yeux, elles ne voilent que le temps qui passe, pas la lumière, pas le temps qui est. Gouttes bleues sur jaune safran, fluorescence violette sur l'orange ardent du jour emprisonné, décompression verte, impalpable; vertige rouge, intenable. Ouvrir les yeux, ils sont tous là, blancs ectoplasmes sur fond noir, silhouettes noires sur le vide d'un "peut-être demain". Quelque chose craque dans la tête, loin des yeux, profondément, au milieu du crâne, une question, une histoire mendie un sens, il ne lui suffit plus des repères familiers; allons faire les courses, qu'est-ce qu'on fait à manger, as-tu fait la poussière, ma robe est repassée, et veux-tu des gâteaux, café? une goutte de lait, une goutte d'eau de fleur d'oranger. Plus tard, dans cet étrange temps d'un futur dépassé, elle cherchera ses rites autant que le soleil, en un monde sans ombres, sans ombres dessinées… Elle pressent, sans y croire, ce temps de l'eau chaude, des magasins pleins, du chauffage central et des yeux sans sourires, des rues pleines de chiens, des trottoirs pleins de merde, ce lieu de la culture en boites et du libre ennui… Les paupières closes, elle l'imagine, comme on tombe dans les rêves : sans fin.

 

Mais en ce temps là, c'est à dire aujourd'hui, elle était invitée à une soirée en ville, offerte par la fille d'un monsieur riche et arrogant pour fêter la fin de l'année scolaire. Et elle ne pouvait pas dire simplement à sa mère : "Je vais en soirée". Non, il fallait qu'elle invente une amie, une adresse, un téléphone et la famille attenante, pour obtenir une fin de semaine de liberté, qu'elle demande à une camarade de classe de l'héberger, qu'elle cache robe, souliers et maquillage, toute une procédure puante de truquages, pour avoir le droit d'aller s'ennuyer trois heures dans un appartement au centre ville, histoire de ne pas déranger le papa et la maman de cette fille dans leur belle maison des hauteurs. Sa mère l'aimait : elle avait peur pour elle, peur qu'elle ne rate sa vie autrement que par le mariage, peur qu'elle rate ses études, ses enfants, sa réputation. La seule façon, pour elle, de ne rater que le moins de choses possibles, c'était de rester vierge et de passer ses soirées à la maison. Sa mère était cohérente et angoissée, une grosse dame que le veuvage avait vouée au célibat et à la couture, une femme pleine d'envies abîmées, d'humiliations et de pessimisme, à qui ne restaient que la tendresse des mains, le culte de l'argent et la fierté bien portée d'un courage physique et moral jamais en défaut. Elle aimait sa mère : elle lui mentait.

Centre ville. L'appartement est vaste; vieille architecture pour colons, le plus moderne de ce qu'on faisait en 1900; salons immenses, petite sonnette pour appeler la petite domesticité qui s'étouffe dans une minuscule cuisine qu'envahiront bientôt des individus ivres. Ils ont dit "s'amuser", ce qui signifie "boire". Ils sont laids. Il y a des moulages dans le plâtre du plafond. L'ennui est imparable. La musique est mauvaise. Les filles dansent avec les garçons qui les ont accompagnées. Les petites tartes sont pâteuses, les pizzas ramollies, le vin est triste. Un visage fermé ne passe pas ici pour une impolitesse et les filles se l'imposent pour bien marquer qu'elles sont venues "malgré de nombreux problèmes", tandis que les garçons forcent sur le cynisme et l'inconscience bête. Certaines filles jouent l'énergie débordante et leurs rires font craquer un fond de teint précoce sur des visages durcis et froids. On lui a mis un verre dans la main, elle a goûté : c'est affreux. Maintenant, juste ce soir, elle se rend compte qu'elle ne voit jamais les hommes de face; lorsque elle regarde un homme, il est de dos. Ils parlent de "la libération de la femme", de dos. Un garçon au visage tout rond envoie une gifle à sa sœur, les autres le retiennent; demain il ne reconnaîtra pas son geste; demain l'alcool excusera tout. Seule l'intention compte. Le fait est gommé. C'était pour rire. La transpiration dessine des ailes sur les chemises masculines, couleur de la peau, omoplates, deltoïdes, jeux de muscles et d'étoffes. La lumière, trop blanche, aplatit tout. C'est toujours comme ça : la réalité s'aplatit, s'aplatit jusqu'à disparaître! Manque de relief? Manque de finesse? Elle les sent s'agiter autour d'elle, ils la croient ivre et la laisse tranquille. Il y a une porte-fenêtre ouverte sur la petite rue pleine d'ordures. Elle se penche au balcon. Elle est fiévreuse. Plus bas, soupçon de lumière bleutée sur les rues au-dessus du port, la lune : les recoins de la ville ne se reposent jamais, ne sont jamais noirs. Il est minuit passé, les yeux distinguent tout; un rat énorme, prudent et tranquille, traverse l'asphalte d'une poubelle à une autre; les jeunes gens se tortillent et boivent, quelques adultes, du quinzième siècle, se séparent un peu plus loin, pour rentrer faire chez eux, gratuitement, la sixième prière du jour, ils grognent contre ces enfants du diable qui dansent, boivent et font du bruit. Le vent est trop chaud, elle rentre. Il lui faut attendre son amie blonde, à qui un joufflu conte fleurette, pour quitter les lieux et aller se coucher, mais comme leur chauffeur, garde du corps, c'est le joufflu… Elle a tout son temps… Alger.

 

Pétrie, ou nourrie, de terre, qu'est-ce qui la fait se redresser, ELLE, de glaise, d'eau et de feu? Un premier souffle? Le goût de l'air? La peur d'être unique, et seule? Hawa, Hawa, qu'est-ce qui t'arrache à l'innocence mammifère?

Aujourd'hui, quel rêve détourne cette jeune fille du confort du terrier, du souci de la portée? Se lever, regarder ce qu'on appelle paysage, quand plus d'avoir ne nous importe, quand plus d'enfant ne nous justifie, quand, plus jamais en aucune justice ne croyons, quand les sources meurent, quand l'air se raréfie. Hawa, Hawa, où vas-tu? Filles de mon futur, vous, nées de ma mort certaine, que voulez-vous de moi?

 

Dans la voiture du fiancé. On roule sans voir le décor. On ne voit pas non plus le visage du fiancé. Il freine, arrête brutalement la voiture. Explications : pourquoi as-tu accepté nos fiançailles, qu'est-ce que tu me reproches, si je te répugnes tu peux le dire, et encore et encore, et il l'embrasse et elle serre les dents en attendant que ça passe. Oui, elle a tort, oui, elle est pleine d'indécision, oui, elle est hypocrite, oui, elle a menti en disant qu'elle l'épouserait, pourquoi? Parce qu'elle croyait qu'un homme ou un autre cela n'avait pas grande importance, pour en finir, pour se marier, quitter la maison trop étroite, pour faire comme les autres, pour se protéger des autres hommes, pour essayer d'être moins seule, pour sortir de la ville dans sa voiture, vivre la mer et les orangeraies? Il a une larme, il l'embrasse encore, elle est toute raide, la bouche bien close, il lui demande si elle ne peut pas faire un effort pour s'habituer à lui, il lui promet de ne pas la violer avant le jour du mariage, il dit qu'il préfère une fille fermée à une putain. Elle ne peut pas lui dire qu'il est un homme sans visage, comme tous les hommes. Il sourit et la traite de fanatique, il dit qu'un jour ou l'autre elle risque de mettre le hidjab, mais qu'il ne faut pas qu'elle espère l'obliger à faire sa prière. Elle attend qu'il ait fini pour lui dire qu'elle ne sera pas enseignante comme ses frères lui ont dit, qu'elle ne supporte pas ses réflexions sur les livres qu'elle lit, qu'elle veut s'habiller comme bon lui semble et avoir les relations qu'elle veut avec qui elle veut, et que son milieu de dondons dorées la fait dégueuler, et que sa mère en particulier… Là, elle n'aurait pas dû dire ça si elle voulait économiser l'argent d'un taxi pour rentrer en ville… Il arrête la voiture, elle descend, elle claque la portière, il démarre, elle reste au bord du trottoir, rageuse, les yeux fermés. Un gamin passe, l'entend dire "merde", la corrige en lui précisant qu'en arabe c'est plus choquant, que ça fait plus "énorme", et qu'elle a donc intérêt à changer de langue, elle rit, le gosse aussi, il lui propose de manger un peu de son flan aux pois chiches et au maïs, qu'il tient en main, dans un papier gras, elle dit oui, il se redresse, tout fier de pouvoir la consoler; d'ici quelques années il sera assez grand pour expliquer à une jeune fille quels vêtements il souhaite qu'elle mette, en attendant il lui raconte le match auquel il vient d'assister, mime les situations drôles, elle rit à n'en plus pouvoir. Il lui demande pourquoi son "mec" l'a débarquée, elle lui explique qu'elle n'arrivait ni à être gentille, ni à l'embrasser, il compatit avec le "pauvre mec", mais ajoute que "ça peut pas se forcer", ces trucs-là, et commence à lui chanter des bribes de chansons d'amour, de styles divers, comme preuve que l'amour… Il attend le bus avec elle, elle lui explique un exercice de mathématiques qu'il promenait avec lui, dans l'espoir d'une bonne rencontre, le bus arrive, il lui fait au-revoir de la main. Elle rompt, elle a rompu, une bonne chose de faite. Les gamins de sa ville sont des voyous, des enfants perdus, de la graine de criminels, des trésors.

 

Un matin du temps où elle tombait malade, une bâche rayée verte et blanche était tirée sur le balcon de la salle à manger. Elle était assise par terre, dans une gandoura négligée, elle ne s'était pas coiffée, les genoux au menton, les paumes des mains bien à plat sur le sol déjà tiède, elle regardait sa mère arroser les plantes dans les pots de terre et de fer. Comme toujours, un peu de linge séchait sur l'ingénieux système qui prenait appui sur la balustrade du balcon pour se balancer au-dessus de la rue. sa mère coupait une petite tige sèche, arrosait, vidait le thé vert resté au fond de la théière sur la terre rougeâtre des pots, ramassait les feuilles desséchées, tranquille, opulente, à peine essoufflée, malgré son poids, par la chaleur qui montait déjà.

Dans l'ombre de la pièce qu'elle ne regarde pas, un frère ou un oncle, passe, fume, lit un journal, change de chemise, empoigne une veste, traverse l'espace d'une porte à une autre. Sans voir, les deux femmes sentent les moments où il n'y a personne, en profitent pour murmurer entre elles deux. La mère continue à s'occuper de ses plantes. La Jeune Fille dit qu'elle est enfermée dans la ville, enfermée dans les mentalités, enfermée dans l’œil de son fiancé, bloquée dans cet appartement parce qu'elle n'a rien à faire dehors… Elle dit qu'elle a envie de s'en aller. La mère s'inquiète de la trouver "bédouine", "nomade", elle ne comprend pas ce qui lui manque puisqu'elle poursuit des études et qu'elle trouve à manger à la maison, mais l'autre s'entête à dire qu'elle serait capable de vivre en cité universitaire, qu'elle a droit à une bourse, qu'elle peut faire des travaux de traduction en plus de ses études; la mère est vexée, malheureuse, elle dit qu'elle a tellement travaillé pour ses fils que c'est bien naturel qu'ils nourrissent leur sœur, que si elle sort de la maison, aux yeux des gens, c'est comme si ses frères étaient des incapables, qu'elle continue, elle, la mère, à travailler sur sa machine à coudre pour payer le trousseau du mariage à venir et ses livres, que ce n'est pas sa faute si le père est mort précocement. A mi-voix, en se taisant dès qu'une présence masculine envahit la salle à manger, la mère dit son incompréhension et la Jeune Fille dit son étouffement. Et puis la mère conclut que sa fille ressemble à sa mère qui en a toujours fait à sa tête, et que ce genre de femmes attirent les misères. Soupçonneuse, elle lui demande où elle en est avec son fiancé, qui n'est pas venu la chercher depuis longtemps, la Jeune Fille avoue la rupture. Elle ne parvient pas à lui dire qu'elle l'aime, comme elle est, avec ses mains qui font pousser les plantes, les robes de fête, les enfants, le pain, les broderies; la mère pleure en silence et la Jeune Fille la laisse pleurer, le regard fixe. La mère dit encore "pourquoi?" et la Jeune Fille ne dit plus rien.

Elle a mal dans la poitrine, c'est le chagrin de vivre.

 

Plus tard, elle rêvera d'oasis, de citrons éblouissants, de roses en hiver; plus tard, elle acquerra la haine des déserts et la tentation permanente d'y retourner. Jamais, jamais elle n'expliquera l'aimant du vide, des fleuves de sables assoiffés, des cavernes hautes hurlantes de vent, des éboulis désespérés, du voyage continuel. Plus tard, elle éprouvera la multitude des chemins et la pauvreté de ses choix; elle admettra ce mal dans la poitrine, elle saura qu'il marque ses limites, le mécontentement de ses égoïsmes, la brûlure d'aimer sans être aimée vraiment. Et elle découvrira des lettres dans ses larmes, signes d'une autre langue entendue dans la transe. Au pied de l'arbre immense de sa tribu qui ne connaît pas la ligne du temps, elle viendra sangloter son épouvante, l'angoisse du temps circulaire, la déroute des conjugaisons, l'illusion des accomplis et des inaccomplis. Plus tard, l'orgueil la rendra humble, la soif, sobre. Plus tard, elle saura que cette enfant au balcon, sous la bâche verte et blanche, au milieu du linge à sécher, des plantes vertes, et qui tenait ses genoux dans ses bras dans la chaleur d'un matin d'été savait qu'elle saurait, saurait qu'elle savait. Elle trouvera un verbe unique, qui perdra ses temps, des mémoires à inventer, des futurs à se rappeler. Immobile, elle croira au voyage, au sentier si étroit, au chamelier. Elle marchera sur la circonférence du connu, fixée au centre, libre des lois et des géométries. Plus tard, elle écoutera tomber les fleurs d'amandier sur le sable.


 

 

 

 

 

Le temps mort

 

La vie devient lourde comme un dogme, lourde comme une pénurie chronique, lourde comme un appartement trop petit, privé d'eau. Feuilleton égyptien, américain, libanais ou brésilien : la télévision fonctionne. Impossible de se soustraire à son délire, à son bruit. Monstre devenu totem, parent du grand dieu omnipotent, il est réquisitionné pour expliquer au clan le partage nouveau des femelles et autres biens. Devant le poste de télévision allumé, une main de femme chargée d'or puise des nouilles à la sauce rouge dans un plat en Pyrex. La grosse belle-sœur suspend son geste, la cuillère pleine, la bouche ouverte : c'est le moment où l'on va savoir, enfin, la vérité inavouable sur la première femme morte du héros antipathique qui fait tant souffrir moralement sa seconde femme! La Jeune Fille s'enroule dans une couverture, en cale l'extrémité sous son crâne, s'étouffe, mais entend encore le dialogue abscons. Le vent est chaud, la nuit pesante. Impossible de sortir. Sur le balcon, un basilic étreint l'obscurité.

Sans doute que le cauchemar l'a rattrapée parce qu'elle manquait d'air : monochrome vert délavé, la rue, les gens passent, plan sur un homme qui crache par terre. Une bijouterie pleine de femmes aux yeux trop brillants. Un homme se mouche dans ses doigts. Des femmes se bousculent pour regarder la devanture d'un marchand de chaussures. Un enfant pisse contre un mur. Cohue d'un magasin de vêtements plein de monde. Une affiche de cinéma très laide, criarde, et devant : le fiancé qui rit! Il crie : "Je veux t'épouser!", de l'autre côté de la rue elle se sent hurler : "Oui! Oui! Oui!"; elle se met à courir pour éviter le mariage, la foule est dense, ses amies surgissent de tous côtés pour essayer de la retenir, elle leur échappe, le fiancé court très vite, il la rattrape, la saisit par le bras, elle court toujours, lui, il regarde dans sa main l'os bien blanc de l’avant-bras de sa fiancée et un papier administratif; il s'arrête, étonné, elle attrape, au vol, un autobus qui n'avait pas encore fermé ses portes, le bus prend de la vitesse, le fiancé court après le bus en riant. Elle se réveille avec l'impression qu'elle tombe dans le vide dans une chute qui ne finit pas. Elle a une compresse froide sur le front, une clé dans la main, les femmes de la maison sont toutes penchées au-dessus d'elle et discutent à voix basse et alarmée des mérites des différents sorciers chez qui on pourrait l'amener… La mère, à qui elle raconte son rêve dès qu'elles sont seules, est formelle : c'est fini, le fiancé ne cherchera pas à la reprendre! Elle est désespérée et soulagée, elle analyse un à un les éléments les plus importants du rêve. D'abord le rire du fiancé : il est malheureux et très en colère; il court après la Jeune Fille : donc il ne veut plus d'elle. Autour d'elle, les autres femmes cherchent le mariage car elle a nettement vu vêtements neufs et surtout souliers neufs et, ajoute la mère avec amertume, "tu n'es même pas entrée dans le magasin…". Le seul côté positif qu'elle remarque sont les crachats, morve et pisse : "Il y a un soulagement, c'est certain, on se défait de quelque chose qui pesait.". La Jeune Fille approuve, la mère, elle, devient encore plus sombre pour la dernière partie du rêve : "Ce garçon a gardé le contrat de mariage et une partie de toi, un os, il se peut, sauf intervention de tes ancêtres, que tu ne puisses te marier jusqu'à ce que soit épuisé son ressentiment…" L'histoire de l'os qui lui reste dans la main fait plutôt rire la Jeune Fille, elle est obligée de se retourner vers le mur, comme si la désolation l'emportait, pour dissimuler la satisfaction que lui apporte l'analyse maternelle du cauchemar. Elle dit encore, la mère, qu'elle est sa seule fille, loué soit Dieu qui ne l'a pas accablée, mais que ça en vaut dix, qu'elle va devenir chauve à cause d'elle! Elle s'inquiète de la faiblesse de son enfant. Et c'est vrai qu'elle a des vertiges dès qu'elle se met debout. La mère décidera avec le frère aîné que la Jeune Fille ira voir un "médecin payant".

 

Elle a une foule dans la tête.

 

Elle ne peut pas regarder le médecin; le voir, à travers son regard flou, c'est déjà beaucoup : il est à la fois poupin et carré, avec de terribles épaules sous sa blouse blanche; il n'a pas laissé entrer la mère, mais à son empressement à voir "si tout va bien du côté gynécologique", à sa façon de palper le ventre de la Jeune Fille, à ses questions bien précises sur la périodicité de ses règles, "et les dernières, c'était quand?", elle sent bien qu'il fait, en toute complicité, la vérification de son très strict célibat. De toutes façons, pour ça ou autre chose, elle a envie de pleurer. Pour sa mère, elle ne peut avoir aucune autre raison de se désoler que d'avoir fait un enfant avec un garçon dont l'abandon serait alors bien naturel; sinon, puisqu'elle dit avoir souhaité la rupture, qu'est-ce qui pourrait bien la rendre si faible, lui amener les larmes aux yeux dix fois par jour et lui faire cette mine-là? Elle va être rassurée… Il l'examine, ce médecin, de partout, lui fait une radio des poumons, comme ça, par sécurité, et pour faire monter la note, puis, lorsqu'elle s'est rhabillée, devant lui, toujours sans le regarder, à son bureau où il pianote de ses gros doigts, il lui demande si elle a du chagrin? Elle dit que non, que oui, que tout la fait pleurer, qu'elle se sent perdue. Alors lui, il annonce un peu gêné, que c'est une petite dépression nerveuse, qu'il va lui donner un petit traitement, et que si ça ne va toujours pas dans quinze jours, il faudra qu'elle voie un spécialiste. Elle interroge, pour être sûre : "Un psychiatre?", il hoche la tête. Et les vertiges, les essoufflements et tout et tout? Oui, c'est ça, il faudrait peut-être changer d'air, et de la questionner pour savoir si elle a de la famille à la campagne. Il l'accompagne pour sortir de son cabinet, il rassure la mère d'un seul battement de paupières et l'inquiète avec ce qu'elle appellera désormais, en reprenant et estropiant le mot français, sa "pression". Ne pas se faire de soucis, prendre des pilules trois fois par jour. La mère extirpe son porte-monnaie de sa vaste poitrine au profond décolleté sous son voile blanc, et paie le médecin qui sourit immédiatement au prochain client.

 

 

Chanson des grincements de la brouette dans le jardin de Hannana.

 

Un jardin blanc. Clos. Dalle de marbre sans veines.

Tonnelles odorantes : cinq pétales dix mille fois. Fin du jour près d'une autre espèce de jasmin, celui-là grand comme un petit arbre, jasmin d'Arabie, ne donnant l'ivresse qu'au crépuscule. Vasque, jet solitaire au milieu des roses blanches, si différentes les unes des autres, si étranges, en cette heure, près des reflets de l'eau. Camélias incroyables, plus lumineux que le jour, saturés de clarté. Surprise du muguet, au printemps, dans l'ombre du magnolia! Tout ceci peut donc vivre sur cette même terre du Nord de l'Afrique et du Sud de la Méditerranée! Lys et narcisses sorciers, arômes si larges. Tapis de laine haute et blanche, senteur ovine, rassurante; tapis lourd et mat sur le brillant du marbre, coussins damassés blanc sur blanc. Brûle-parfum d'argent, volute invisible de musc et d'encens. Mignardises sans couleur, nombreuses, puissantes au vertige. Luxuriance des inconnues, fleurs gravées pour la mémoire en nacre douce sur clair ivoire… Alchimie des parfums et des ombres. De l'eau, seulement, uniquement de l'eau dans une coupe très ancienne. Une eau parfaite, sans aucun goût. Comme Orphée, boire cette eau et refuser l'oubli! Cristal musical, plateau ciselé poli comme un miroir pour témoigner de l'absence des nuages. Jeux autour du jet d'eau et silence long et doux près des lotus immaculés de la vasque.

Qu'avons-nous dit en ce jardin?

J'ai dit que je voulais écrire, travailler, et toi, au jardin blanc, tu m'as dit de partir, loin, ailleurs : "Trois portes, la folie, l'exil ou la mort, rien d'autre; tu dois le savoir si tu veux écrire, dans ce pays et dans ce temps." Et moi de protester que je ne voulais pas partir; jamais!

Au jardin blanc j'ai appris à traverser le sommeil sur le tapis de laine au silence jasmin et à broder des jours sur une toile fine. Au jardin blanc, il m'en souvient, un poirier pris de rêve a fleuri en hiver. "Et toi, Hannana, puisque tu sais cela, pourquoi tu ne pars pas?" Tu as ri : "Je suis de terre brute, regarde ma couleur! si je quitte mon Lieu, je m'effrite et je meurs!", de nouveau, tu as ri.

Ce jour là j'ai vu qu'elle était noire, immense, et moi, je l'aimais sans rien savoir d'elle.

 

 

La rue. De moins en moins de femmes; celles qu'on trouve encore font "la chaîne", files interminables pour les produits manquants. État de catastrophe. Les causes et les conséquences s'articulent mal dans sa tête. Elle voit la saleté, elle étouffe, elle s'angoisse de vivre cette sous-vie qui n'a même pas le charme, si l'on écoute les anciens, de la pauvreté simple d'autrefois, du temps, même pas heureux, où d'une terrasse donnant sur la mer la vie avait du goût. Elle a commencé à prendre les petites pilules du médecin. Elle a la nausée, tout l’écœure, elle vomit ce qu'elle mange, la mère regarde douloureusement la belle-sœur (la grosse) et murmure : "C'est sa pression"; pourtant la Jeune Fille n'arrive plus à rire. Le haut d'Alger, c'est la honte! D'où tirent-ils tout cet argent pour construire et se défendre si bien des regards? Le bas d'Alger, c'est la honte! Comment peut-on pourrir vivant, pourrir en marchant, pourrir à vingt ans? Dès qu'on reste un moment sans les repeindre les murs s'écroulent… Alger tenait grâce à la peinture. La rue. Dans la tête elle a une foule, des complexes touristiques, des villas, des voitures, des tas de choses luxueuses qui se précipitent sur des grandes surfaces commerciales livrées aux souris, à la resquille, à la transpiration, à l'angoisse du manque, des tas de choses luxueuses qui tombent sur de vieux immeubles plein à craquer d'enfants qui ne savent rien d'hier et qui inventent aujourd'hui dans une préhistoire permanente. La saleté fait venir le malheur dit la mère, mais lorsque sa mère à elle est là, elle lui répond : "La saleté c'est le signe du malheur." Maintenant, la Jeune Fille éprouve une impression désagréable : elle se dit que le soleil est sale; elle regarde la rue, devant elle, et tout de suite elle l'imagine pleine de rats… Elle qui ne touche pas l'alcool, sombre dans le delirium de la ville angoissée; elle regarde la devanture d'une librairie : y voit grouiller des cafards! Les hommes n'ont pas de visages : ils ont des crachats. Elle a des fourmillements dans les lèvres. Que se passe-t-il dans cette ville? Elle se sent de plus en plus légère; elle transpire, elle s'essouffle; peu à peu ce centre ville, où elle doit retrouver un bureau, perd ses couleurs : noir et blanc. Le trottoir se rapproche, les gens s'immobilisent, blancs sur fond noir, comme des négatifs de photographies. Nausée. Le son déserte la rue. Le trottoir se lève lentement vers elle comme un mur, elle bouge dans un brouillard gluant.

Quelqu'un la saisit avec précaution par le bras, elle entend, très loin : "Il n'y a pas de mal, ma sœur?", elle s'agrippe à ce bras féminin; on la fait asseoir, on mouille sa bouche, on la fait boire; elle se sent bouillante, des gouttes de sueur lui piquent les paupières; on essuie ses yeux, elle se laisse aller contre les barreaux d'une grille : elle est assise sur un muret. La dame est agenouillée devant elle, elle lui ôte ses souliers, lui touche les pieds, étire ses orteils, claque vigoureusement la voûte plantaire, étreint le talon : la Jeune Fille soupire, elle respire enfin…

Elle murmure : "Merci". La tête, recouverte de dentelle blanche, se relève et elle voit très nettement son visage et son sourire. La femme dit : "Trop de goudron, trop de ciment, trop de cafards, trop d'hommes, trop de poussière, trop d'enfants… Elles sont dures, nos rues". De dessous sa vaste blouse rose, par une ouverture pratiquée à hauteur de poche, elle extrait un petit sac de toile, minuscule, l'ouvre, y puise une pincée de terre rouge qu'elle dépose au creux de la main de la Jeune Fille, referme dessus son poing, celle-ci demande : "C'est de la terre?" La dame acquiesce. Peu à peu, la rue reprend ses couleurs et sa crasseuse réalité. Un vagabond connu pour avoir été professeur de langues à l'université, et réduit maintenant à mendier son vin rouge, passe devant la Jeune Fille et la femme agenouillée, l'haleine empestée et les cheveux en mèches poisseuses agglutinées, il implore, enfiévré : "J'aimerais tant retrouver Iram-aux-colonnes! Vieux cultes effacés par un grand souffle abstrait! Le granit et les marbres, pierres levées vers le ciel et…" Le reste se perd dans la cohue. Quelques pas plus loin, un homme barbu à la gandoura blanche, lui inflige en passant un cinglant coup de canne aux creux des genoux; le mendiant s'écroule aux milieu des rires et l'autre est déjà loin. La femme, bouleversée, aide la Jeune Fille à se relever, lui conseille de rentrer au plus vite à la maison, elle murmure, toute triste, au moment de la quitter : "Des païens ou des croyants, qui sont vraiment les plus méchants? Pauvre fou." Elle disparaît dans la foule, en serrant son panier contre elle; et la Jeune Fille se met debout.

 

D'heures malades en heures mortes, elle passe, par la force, dans la moulinette du temps. Tout est très poisseux, tout l'enserre. Elle s'accroche solidement à la lecture malgré ses maux de tête; la mère prétend que tous les maux viennent des livres… Évidemment.

 

Deux demandes en mariage en quinze jours. La mère, qui renvoie les vieilles femmes aux bons offices, retient de toutes ses forces son envie de la gifler.

 

Grand-Mère arrive! La Grand-Mère est arrivée! Elle a son bâton de voyage, une foutah rayée autour des reins par-dessus sa robe à larges fleurs, une main de Fatima piquée dans son turban, où se fixe un voile court en dentelle blanche. Dans son couffin, elle apporte une bouteille d'huile d'olive vierge, de l'eau de fleur d'oranger qu'elle a distillée elle-même, un jeune poulet, des herbes pour la tisane, du serpolet, de la sarriette, de la menthe sèche de son jardin; l'ambiance de la maison change : on lave plus soigneusement le sol chaque matin, on abaisse la bâche ou le volet pour garder un peu de fraîcheur, les belles-sœurs parlent à voix basse et retiennent leurs enfants, et même la cérémonie du café retrouve un faste oublié! Elle raconte le voyage en car, la bouffée respirée à un pot d'échappement dès ses premiers pas en ville, et prend le fou-rire à pleurer en faisant le récit de son aventure à un grand carrefour où elle a créé un tel embouteillage, affolée par l'agent de police qui sifflait de toutes ses forces contre elle, qu'il a fallu qu'un autre agent de police vienne la chercher et la prenne par le bras pour la ramener très doucement, en la calmant, jusqu'au trottoir au milieu des klaxons, des injures et des crises de nerfs des chauffeurs! Elle en déduit que les voitures ne devraient pas rouler en ville, la mère hausse les épaules et la Jeune Fille, en mettant ses bras autour d'elle et en inclinant la tête dans le creux de son cou, l'assure que c'est une idée très moderne et qu'on finira bien par en passer par là.

Au bout de deux jours, juste assez pour ne pas être impolie, elle avoue le but de sa visite : elle a rêvé de sa petite-fille et s'inquiète de ce qui lui arrive. La mère lui raconte son histoire de "pression", la Grand-Mère en déduit que la petite n'est pas heureuse là où elle est, et que cette ville pourrie est en train de la tuer. Elle lui propose de venir vivre chez elle; la mère n'est pas d'accord, elle invoque le médecin, le risque des crises de faiblesse, des vertiges. Grand-Mère s'entête et dit que tout ça passera lorsque la petite marchera pieds nus sur la terre! Elle est au pied du lit, assise les jambes repliées; ce jour-là la Jeune Fille gémit sans pouvoir s'arrêter, elle la regarde, attentive; la belle-sœur dit qu'il faudrait l'emmener à l'hôpital, mais Grand-Mère écarte la remarque comme si elle écartait une mouche de son visage. La mère est très lasse, à voix inaudible elle murmure qu'entre folles elles s'entendront peut-être, un éclair de malice fait frémir les rides de la Grand-Mère qui demande si la Jeune Fille se sent en état de voyager. L'idée de bouger la terrifie; mais ces deux mois torrides dans cette capitale en folie la poussent à partir : respirer, respirer! Elle enfouit son nez dans le décolleté de sa Grand-Mère qui la prend dans ses bras et lui dit : "Je t'emmène!".

Il y a bien trois ans qu'elle n'est pas retournée au village… On arrive au mois de septembre, bientôt la rentrée, elle hésite. Tout à coup une idée folle lui vient : tout laisser! Suivre cette vieille femme qu'elle ne connaît pas bien, à qui elle n'a jamais vraiment prêté attention, et, avec elle, apprendre une autre façon de vivre… Elle se lève et prépare un petit sac de bagages, pendant que la mère, contrariée mais résignée, emplit de nourriture le couffin de la Grand-Mère.


 

 

 

 

 

Le temps du voyage

 

Premier contact avec le futur

 

En fait, ce qui l'étonnait le plus, c'était la beauté et la grandeur des arbres! Après la halte de rigueur sur les frontières du temps, trois mois de stage en laboratoire, de vérifications microbiennes et autres, de radios de toutes sortes et de tests psychologiques, deux mille ans après s'être endormie, elle était de nouveau admise à vivre au même endroit. Trois spécialistes se relayaient pour faciliter son adaptation et noter ses réactions : ils parlaient toujours l'une des deux langues qui lui étaient familières (elle apprit que cela leur avait demandé de longs stages avant son réveil) mais ils s'en tiraient très bien et ce qu'elle découvrait la bouleversait!

Les arbres pour commencer, et les plantes et les fleurs avaient tellement évolué que cela dépassait son imagination!

- Au Sud, il y a un jardin d'arbres de l'an deux mille artificiellement recomposés, c'est un merveilleux musée…Il sont vraiment petits pour la plupart…

- Au Sud… Et le désert?

- Ha! Il n'y a plus de désert. Nous avons juste gardé quelques centaines de kilomètres de dunes pour le silence, la faune et la réflexion.

- Où est la ville?

- Mais nous sommes dans ce que vous appelez "la ville"! La terre est à présent couverte de forêts et de jardins, de potagers et de vergers; la population est stabilisée et ne déborde plus… Nous sommes bien loin des misères de votre époque… (un sourire très gentil); notre millénaire est particulièrement voué aux recherches agronomiques (rendre la terre de plus en plus vivante) et spatiales (pour découvrir des lieux vivables dans l'univers lorsque la vie ne sera plus possible ici).

Les humains, les fruits et les légumes n'avaient pas changé, si ce n'est qu'ils avaient meilleur goût. Les hommes ne mangeaient plus les animaux, mais gardaient toutes les espèces possibles car : "Toutes les formes de vie sont passionnantes et recèlent chacune au moins une réponse à une question".

- Les hommes sont devenus meilleurs?

- Nous ne posons plus la question comme cela aujourd'hui, les hommes ont changé de régime alimentaire pour survivre, de régimes politiques pour survivre, ils ont vaincu la pollution des siècles gris et réparé le tort fait au ciel et à la terre pour survivre, ils ont fait disparaître le racisme et la guerre pour survivre… Évidemment, du même coup, leur colonne vertébrale a changé et s'est redressée, leur cage thoracique s'est épanouie, leur cerveau travaille mieux.

 

Deux mille ans… Le bien, le mal, ça ne voulait plus rien dire… Elle se sentait d'un primitivisme qui la troublait. Il faut dire que le monde duquel elle s'éveillait en était encore à la nuance de la couleur de la peau, au petit resserrement au fond du trou des filles, à l'inconscience qu'il avait en toutes choses des éléments qui l'entouraient, de son identité, des hommes du passé, de ceux qui viendraient. Ce monde était si naïf.

A présent les hommes étaient beaux, le corps digne, le regard heureux! Elle avançait sous l'allée des arbres géants, elle voulait tout savoir du monde!

 

 

Il faut monter, puis redescendre pour atteindre la maison qui s'adosse à la colline. Elle n'en peut plus, Grand-Mère porte son sac. Chaque fois qu'elle y revient, la maison lui semble un peu plus petite. Grand-Mère dit qu'à partir de vingt ans les choses cessent de rétrécir : ça la soulage.

Les murs renvoient la chaleur comme une brique au feu, jusqu'à rendre le paysage flou. Pourtant, dès que la maison est contournée, il y a ce coin, devant la porte : cette vigne épaisse de la surface d'une grande pièce d'habitation et qui va s'enlacer au figuier. Ici l'ombre est paradisiaque; le mur est blanchi à la chaux bleutée, des tournesols délimitent l'endroit, un jasmin et un rosier plantés de chaque côté de la porte montent se dire bonjour sur les petites tuiles rondes, vieux rose, et les vieilles mousses du toit. Il y a aussi, portée par un treillis de roseaux, une plante grimpante pleine des squelettes filandreux, de ses courges longues, lavettes pour le bain qui font si bien mousser le savon. Le plat de terre, celui pour cuire la galette quotidienne, est appuyé au mur. Une courge sèche, modelée en forme de gargoulette, qui sert, elle le sait, à garder le petit-lait, est suspendue à une cheville.

Derrière le figuier, elle s'en va vérifier si le basilic, le coriandre et la menthe continuent de pousser… Oui, tout va bien; elle a fait le tour des objets familiers. Grand-Mère introduit l'énorme clef de fer dans la grosse serrure de la porte patinée. Elle se sent presque bien, juste un peu contractée, là, à hauteur de l'estomac, le car sûrement, le chemin, la chaleur… Elle est toute bizarre, trop légère… Le sol de terre battue arrive sur elle à toute vitesse! Un liquide froid lui creuse la tête! Elle a comme un dernier goût de pot d'échappement sur la langue; elle tombe. Elle tombe, elle sait qu'il n'y a rien au-dessous d'elle, elle est presque en sécurité, elle se détend, elle accepte de tomber, pour toujours.

Mosaïque verte et or : un vitrail? L'envers des feuilles du figuier sous lequel elle est allongée.

Dans sa main droite, une tige dure : la clé.

Au-dessus d'elle, effluves d'ambre végétal, d'huile d'olive et d'herbes des champs : sa Grand-Mère.

Elle dit, dès qu'elle ouvre les yeux : "Et crac! il fallait que tu me fasses ça!". Elle l'installe, contre sa poitrine, elle sent vraiment bon. La Jeune Fille a soif! Grand-Mère se parle à elle-même, se dit qu'il doit bien y avoir de l'eau dans la cruche "goudronnée"… Il en reste. Elle soutient sa petite fille adossée au tronc du figuier. Goût troublant et provoquant de ce "goudron" de bois, l'eau est si fraîche, elle ne peut plus s'arrêter de boire; la Grand-Mère rit.


 

 

 

 

 

Le bout de l’été

 

Un petit temps passe. Grand-Mère, qui a laissé sa maison quelques jours, pour venir la chercher dans la ville honteuse, se trouve des choses à faire de tous les côtés; elle chantonne, étend la literie sur un fil de fer au soleil, prend un jerricane et va chercher de l'eau, passe une balayette de doum dans la maison. La Jeune Fille la suit des yeux, reste dans le vague pendant ses absences, finit par s'endormir…

Grand-Mère ramène sa chèvre qu'elle avait confiée aux voisines, une colline plus loin; la Jeune Fille se lève. Elle entre dans la maison. A droite il y a une soupente, très grande, soutenue par une rangée de troncs bien réguliers, bien fixés les uns aux autres, si foncés, si polis par l'usage et le temps qu'ils luisent dans l'ombre d'un éclat roux. Le mur qu'ils forment abrite une petite cave peu profonde où sont déposés le bois pour la cheminée, les jarres d'huile, le matériel de potière, les grands plats de terre et de bois pour pétrir le pain ou rouler le couscous, des nattes de rotin fin et d'alpha, les poutres rondes et les roseaux du métier à tisser qui n'est pas en service, la selle et le bât de l'âne, des couffins, une bouteille de gaz de réserve, des marmites, des galets, des coquillages, de la cire en gros cristaux ambrés, des fuseaux… La soupente elle-même, à laquelle on accède par quatre marches de terre si hautes qu'il faut remonter la jambe jusqu'au ventre à chacune d'entre elle, la soupente est très propre, très ordonnée : quatre coffres anciens, deux sculptés, deux qui furent peints, contiennent tous les trésors de la vie de la Grand-Mère; bijoux d'argent massif et de coraux, vêtements, tissus, savonnettes parfumées, petits flacons, encens, henné, et quoi encore? Il faudra un de ces jours qu'elle aille de nouveau, comme lorsque elle était petite, y mettre le nez! Entre les coffres, il y a des nattes, et des tapis, et des coussins tissés maison. Toujours, des miettes de terre tombent des roseaux qui habillent le toit. Les serpents adorent se mettre là, entre tuiles et roseaux pour muer, des oiseaux y viennent nicher et les drôles de petits lézards aux pattes ventouses s'y promènent.

Dans l'angle opposé à la porte d'entrée, sur la gauche, une cheminée blanchie à la chaux, noircie à la cendre, à laquelle on parvient en descendant une marche. Le mur, à gauche, en entrant, disparaît derrière une série de grosses poteries où l'on dépose la semoule, les pois-chiches, les figues sèches, le couscous et l'orge. Le chapeau du grand-père, depuis son décès, est resté suspendu, immense, superbe, travaillé de paille et de triangles de feutre multicolores. Sur un fil qui s'approprie l'angle, Grand-Mère balance ses vêtements de tous les jours. Accrochée au mur du fond, à droite de la cheminée, une étagère très jolie, à trois étages, en bois sculpté et incrusté de nacre, supporte des bocaux, un petit fouillis de nécessaire de couture, des bougies, des allumettes, des chandeliers et lampes à huile en terre. Pas une seule photographie, pas une seule fleur artificielle : la Grand-Mère, que tout le voisinage trouve bien particulière, déteste ça!

 

Tout va bien, la Jeune Fille soupire, son ventre, sa gorge se desserrent.

Elle laisse encore traîner ses yeux sur l'évidence du potager, qui occupe toute une largeur de la maison contre le mur courant des réserves ventrues à la cheminée : la même poêle, le même vieux fourneau, et cet étonnant "trou à sel" en pleine maçonnerie qui l'a toujours fait rire… Tous ces objets ont une valeur, une douceur qu'elle ne parvient pas à reconnaître aux objets en ville, pourquoi?

Elle caresse l'arrondi des réserves à grain, avant de sortir remarque, à droite près de la porte, que le bout de miroir, incrusté dans l'argile du mur, est encore là…

Sous la vigne, Grand-Mère l'attend. Elle lui tend une paire de ciseaux : la Jeune Fille coupe ses ongles. Elle extrait de son sac du dissolvant, du coton et ôte son vernis. Puis elle se démaquille. Sa grand mère lui verse de l'eau et elle se lave au gros savon. Elle envoie ses souliers dans un coin, elle se "dénoue"; elle confie sa montre, sa gourmette, sa chaîne en or, la bague (qu'elle allait oublier) à sa Grand-Mère; elle dégrafe et enlève, par dessous, son soutien-gorge, et dans la pénombre de la maison elle défait ses vêtements, enfile un vieux saroual, une gandoura fleurie, usés, usés; elle donne trois tours à la ceinture de laine. Elle détache trois fleurs de jasmin, Grand-Mère sourit, autrefois elle disait :

"Pas pour dormir, le jasmin, voyons!, ça donne des rêves aux jeunes filles!

- Quels rêves?", sur quoi elle écarquillait et roulait les yeux pour terroriser la petite!

La Jeune Fille est arrivée, enfin! Il ne lui faut qu'une couverture pliée sur la natte, un coussin de laine…. La maison de terre est si fraîche, elle ferme les yeux… Grand mère dépose un drap fin sur elle à cause des mouches… Elle dort.

 

 

LA SUITE DE CE ROMAN est à découvrir dans le volume Trois romans algériens au féminin