Hawa
Djabali
(Ouvre intégrale publié dans
Trois romans algériennes)
Prologue
Chemin vermillon de terre argileuse.
Piétinement des siècles.
Quand il pleut, qu'une charrette, un
tracteur le défoncent (tu coules tes bielles, passe-moi des pierres pour
caler), ça gicle comme du sang, c'est glaiseux, c'est gluant; ça retient avec
un mauvais bruit les godasses, plastiques, caoutchoucs vernis, qui font encore
plus mal que la corne ancestrale.
L'été, ce chemin, il craque, il se
fissure, il râpe les gens.
Indiqué sur la carte de l'enfer, chemin
qu'il faut remonter avec ses dix ou vingt litres d'eau sur la tête, la lessive
mouillée, le fagot de bois, l'argile, les olives, les pommes de terre, la vie
entière!
Depuis combien d'automnes brûlés ou de
printemps glissants le monde vit-il accroché au dos des femmes qui remontent le
chemin rouge?
Il me souvient leur sueur, par le
chaud, par le froid, qui noyait en silence leurs yeux impassibles, et qui
sentait la sève, et qui gouttait à terre. Je revois leurs pieds têtus.
Trop peur de l'enfer. Impossible de
faire autrement. Il faut porter, monter; monter pour vivre, porter, monter à
mourir. Pressentiment tenace d'un paradis : osent-elles y croire?
Pourquoi disent-elles que ce chemin-là
c'est la vie?
L’été
La capitale. Des jambes, des jambes,
des jambes. Le goudron devient assez mou. La ville crie comme une
mouette : sauvage. Alger beugle avec ses bateaux, grince avec ses chemins
de fer, se saoule, se cogne, freine et s'injurie avec ses voitures, ses bus,
ses taxis. Les mouettes ne hurlent pas quand il fait chaud! Alger, elle crie la
tempête même lorsqu'il ne reste que la pale de l'hélicoptère de surveillance
pour bouger l'air. La ville se déchire à l'écho des avions, aux pleurs des
enfants, à l'enthousiasme des matchs sur ballons de fer-blanc. La ville crie
comme une mouette, la ville qui ne rit plus, la ville qui ne parle pas, la
ville aux marches tristes, aux yeux tristes, aux jambes tristes.
Des jambes, des jambes, des jambes. Un
gros autobus pas lavé. Mouvement frénétique des jambes, de toutes les jambes
ensemble. Le gros autobus fonce dedans; dedans les jambes, bien fait, tousse le
bus, qui sait que les jambes l'attendent, exaspérées, depuis deux heures.
Retrait précipité des jambes, les unes sur les autres, les unes dans les
autres, c'est pour ça que ma femme ne doit jamais sortir, dit le gros chauffeur
mal rasé, tous les jours je vois ce qu'elles supportent, les femmes. Le bus
râle, il geint, il s'arrête et les portes dans une grande inspiration d'asthme
supportent comme d'habitude le viol collectif. Pas besoin de se raser pour une
cérémonie comme celle-là. Le gros autobus referme ses sphincters, sans trop se
torcher, un ou deux gosses pendent encore à la portière arrière, coincés. Il se
met en marche, démarrage en côte, freins défectueux. les jambes se répartissent
au gré des secousses et du freinage spontané (spontané, sans calculs ni
prévisions), retourne dans ta campagne, femme! J'en suis pas sortie pour ton
cul; une fille rougit, embouteillage… Laisse la petite tranquille, oui, toi,
l'aubergine pleine de graisse; si tu étais une femme tu parlerais pas comme ça,
vagin empuanti, et le gros autobus redémarre, fait vingt mètres, se rassoit,
laisse du caoutchouc sur la chaussée qui fond, ramasse ton anatomie, vous avez
le droit de vote, égalité; mais tu vois pas que notre sœur est enceinte?
Égalité? ça y est, c'est dégagé, il y a une vieille qui s'évanouit, ouvrez la
fenêtre, on ne peut pas, c'est bloqué depuis avant soixante-deux, et ta mère?
Je veux descendre au prochain arrêt! T'attendras le suivant, tout le monde
descend, moi je veux celui-là! on peut pas bouger. C'est tout, l'insulte. Le
pet "pénurique" et silencieux commence à estomper le pot
d'échappement, le gel capillaire travaille la papille, le sperme rance signale
l'homme en conserve, pas frais. Le petit a vomi; j'avais lavé ma robe, donnez
un peut d'air! Tu veux qu'on souffle ensemble? je ne vais pas bien. Si on
s'évanouissait tous? si le pays s'évanouissait? Tombait en syncope, comme ça, à
bout de nerfs, c'est repartit au moins pour cinquante mètres ce coup-ci, à bout
de soleil mal pris, à bout d'hommes cimentés dans une ville de carton, faut pas
grogner, la patience est une vertu divine, peut-être mais tu sens la
chaussette, c'est pas possible, je fais mes ablutions, avec du pétrole
algérien, ou saoudien? sois maudit! T'es pas gentil, mais je suis croyant, fais
ta prière on roule sans freins, je témoigne qu'il n'y a de dieu, c'est bien le
moment de vendre ton herbe, que Dieu. Je vais crever, et que Mohamed, quoi? Qui
m'appelle? Mais non, personne, est son prophète; une femme gémit et claque des
dents, c'est pour ça que d'habitude je marche à pieds, mais quand c'est trop
loin, on peut pas. Je vais crever en me tortillant comme un rat empoisonné. Ils
penseront à cette ère du gaz d'échappement comme nous pensons aux hommes des
cavernes, avec émerveillement, ils étaient encore si frustres qu'ils
survécurent… Ça va finir, il faut que ça finisse, que cet autobus brûlant
s'arrête, là où il veut, mais qu'on descende… Se cramponner à une barre
visqueuse; et ça grince et ça grince et ça grince, dans une diarrhée
cholérique, toujours propre aux suites de la sodomie, le gros autobus répand la
moitié de ces jambes, et après s'être ainsi crûment soulagé, repart.
Les jambes ne sont pas contentes
d'avoir été déversées juste bien dans un égout crevé, elles se dispersent,
anonymes et dégoûtées.
Une jeune fille. La ville est belle vue
de si haut. D'ailleurs, c'est toujours comme ça, mal raclée, mal blanchie,
c'est mort, c'est refusé, s'en aller, s'en aller, puis une ruelle s'ouvre sur le
port, un figuier se nourrit d'un rempart, la lumière, plus palpable qu'un
brouillard, caresse une joue, une vague, un lointain, le soleil se calme, la
rue sent la soupe épicée, le cumin, le gâteau; et le cœur à l'envers on oublie
la journée. Sur le trottoir, encore mal remise, une jeune fille ferme les yeux
de rage et de fatigue. Là, sur le palmier au lierre, c'est une colombe; les
martinets crient et plongent, frôlent presque les passants. La mer évapore ses
couleurs, elle deviendra livide et calme, le soir sera doré. La Jeune Fille est
si belle. Alger.
Chanson
des grincements de la brouette dans le jardin de Hannana
Un jardin mauve, gravier gris.
Le ruisselet disparaît sous les iris,
sous les touffes serrées de multitudes plus légères, plus fragiles, blanches,
grises ou mauves, suivant l'heure.
On sait que l'eau frissonne, invisible.
Ici, tout est pressentiment, couleur d'aube.
Le parfum mord le cœur, rire souvenir.
Glycines, vieux miracle de bois torsadé, travaillé; torrent aérien des
nostalgies.
Violence des bougainvilliers, violine
sauvage qui capturera tout entier le rempart de terre.
Lilas, lilas ou presque blanc au temps
extatiques des anciens printemps. Et puis des violettes, en touffes, à la
découverte; des violettes qui existaient encore. Des violettes qui sentaient
encore leur propre arôme fou.
Changements de saisons; chrysanthèmes
camaïeux. Senteurs amères d'un automne de terre riche. Impressionnisme,
vertige, regard flou.
L'été de tant de fleurs ramenait la
balançoire de satin parme et son parasol. Cyclamen, rose mauve, lèvres de femme
très brune, tarte aux mûres fondante, vin de sureau, miel de lavande, arbre
insolite du mois de juin, sans feuille, tout noir de tronc et de branches, voué
à l'immodestie d'une floraison mauve, immense.
Qu'avons-nous dit en ce jardin?
"La peur, rien que la peur, ils ne
sont mus que par la peur.
- Est-ce que j'ai compris Hannana?
- Écris."
Le lendemain ça recommence : plein
soleil, des jambes, des jambes, incertaines, exténuées, impatientes, en quête
d'autres jambes, en répulsion des autres jambes, douloureuses, audacieuses,
fragiles, sournoises, pieds serrés, pieds qui puent, macération et relents,
jambes nues sous les jupes, jambes si poilues sous les pantalons tombants,
forêt de fémurs bien dissimulés, troupeaux de tarses et de métatarses
piétinants sur pavés inégaux, et n'ayant rien à voir, en fait, avec les têtes,
un peu plus haut.
Elle aurait dû attacher ses cheveux.
Elle ne veut pas vivre comme ça!
Elle ne veut pas. L'homme du bus, qui
n'existe pas, regarde le contenu du corsage de la dame qui voudrait que ce soit
un autre homme et un autre regard. Un monsieur se laisse aller contre le
derrière de la Jeune Fille; il bande. Les deux marches de l'autobus sont
grimpées et elle a toujours son truc sur la raie des fesses. Elle s'infiltre à
la brasse, s'avance, s'insinue jusqu'au milieu du véhicule; il est encore là.
Comme tout le monde transpire, personne ne remarque qu'il sue contre elle;
quart de tour, péniblement; elle lui offre l'os de sa hanche : il bande toujours.
Ne pas voir son visage, ne pas rencontrer ses simulacres d'yeux, chercher ses
pieds pour en écraser un; mais quel est donc le pied qui correspond à cette
saucisse de caoutchouc cuit qui la supplie? Elle se coule dans les bras d'une
femme plus âgée et se laisse aller de tout son poids jusqu'à ce qu'elle l'ait
dépassée : qu'elle se débrouille avec lui… Classe des non-véhiculés, des
non-autonomes, gens qui travaillent ou étudient, méchants ou livrés à la
méchanceté collective, multitude de ceux à qui l'on conseille, pour gagner leur
paradis, la patience avant la charité.. Autobus des bouillons de révoltes. Elle
ne peut pas savoir si elle descend de l'autobus, ou si elle est descendue par
la foule.
Elle respire profondément, là, tout de
suite, au-dessus de l'égout crevé, où, aujourd'hui comme hier, le bus les a
déversés. Midi. Des enfants remarquent la Jeune Fille, sa grimace de dégoût, sa
fatigue, ses vêtements : elle les intéresse. Du voile algérois poétique,
porté sur un quatre-vingt dix de tour de taille à la tristesse protestante du
hidjab, le quartier est plutôt morne, et elle, elle arrive complètement
"civilisée" (syphilisée avec l'accent adéquat), fille du péché, image
répertoriée de leur imaginaire. Elle sait qu'ils la voudraient comme maman, qu'ils
voudraient un contact, un mot, mais aussi, l'outrager pour être comme les
grands. Elle est enviable et interdite, donc méprisable. Ils sont là, à la
suivre, tous petits, à essayer de l'évaluer, à vouloir qu'elle les remarque,
qu'elle se fâche, qu'elle les insulte, qu'elle leur dise n'importe quoi, mais
quelque chose! Et si elle donne une sucrerie, si elle grattouille la tête de
l'un d'entre eux, prise de tendresse car ils ressemblent à ses neveux, en plus
malheureux, alors, ils diront tous fiers : "On l'a draguée, on l'a
niquée!". Elle est si lasse qu'elle ne les chasse même pas. Cette chape de
sexe sur la vie… Ce besoin de vaincre, sans le pouvoir jamais, cette solitude,
ce manque de caresses, cette dépression de l'érotisme. Et de leur vide à eux,
elle passe à elle, elle se mord la lèvre en se disant qu'elle ne connaît le
sexe masculin que par ses livres de sciences, par l'ouverture d'un pauvre
imperméable exhibi-tionniste rencontré à l'âge de neuf ans en état de terreur,
par une revue pornographique prêtée par une amie vers l'âge de quinze ans… La
gloire… Elle sait aussi comment ça gonfle à cause de l'autobus. Son fiancé
cherche toujours, au cinéma ou en voiture, à poser sa main dessus mais la main
de la Jeune Fille s'envole. L'envie de vomir ne lui a jamais permis de
fantasmer tranquille, ni d'arriver au désir. Les gosses se lassent de la
suivre, c'est l'heure d'aller retrouver leurs mamans qui pourrissent entre des
murs calamiteux, pour manger le visqueux ragoût auquel la pauvreté indécente
donnera, quand ils seront grands, une senteur de nostalgie, une saveur
irremplaçable. Une petite motocyclette enragée raye la chaleur, affole la
poussière, balafre de bruit le quartier. La rue est affreuse : on refait
les trottoirs et puis, juste après, on les ouvre pour les égouts, le téléphone
ou l'eau, et le sable et la terre se mêlent à la liqueur des eaux sales pour
une boue puante, et le raï impatient explose sur l'hystérie du sermon du
vendredi, et le rasoir se défend contre l'implacable grammaire divine, et le monsieur
lève la tête dans l'espoir de savoir s'il vient de recevoir de la fiente de
pigeon ou un crachat gratuit du troisième étage, et le blasphème se dilue sur
l'énormité des informations du journal du soir qu'on lit le matin. La ruelle de
droite est un raccourci, mais c'est aussi un urinoir. Tant pis, elle allonge le
chemin, elle ne peut pas… La rue… Elle a tant flirté avec un grand Dieu Flic,
tant abusé du nom de la Mecque comme essuie-péchés (et c'est vrai que l'Arabie
les a tous pris), elle a tant klaxonné, tant hurlé pour éviter à ses hommes de
monter un escalier, elle a tant triché, tant flotté dans ce rêve indécis de
filles rigoureusement vierges et de liberté sexuelle, de socialisme adapté aux
richesses privées bénies de Dieu, cette rue, que ce présent écœure, ô gens d'un
si proche passé.
Vous, les morts, que voulez-vous?
C'est curieux, tous les jours cette
cage d'escalier rétrécit. Zhora la constantinoise construit la vie des gens à
les épier; elle a vu arriver la Jeune Fille par la fenêtre, elle ouvre sa porte
pour attendre qu'elle lui dise bonjour; penchée sur la rampe, elle fait
semblant d'attendre son gamin. La Jeune Fille va monter très lentement. Très
lentement : Zhora sera obligée de rentrer chez elle. Elle monte, toujours
aussi lentement, elle ne voit plus que la crasse qui, chaque jour, se
rapproche, au rythme des murs, d'elle. Une chique, juteuse, l'ascension ne se
fait jamais sans horreur. Au second, Samira de Blida fait des frites; la Jeune
Fille a toujours trouvé curieux de faire tant de fritures en été, il paraît que
c'est léger. Au quatrième, Zhora est rentrée, déçue. Quand elle la verra, elle
lui dira : "Toujours dans tes rêves, on voit bien que tu n'es pas
mariée!" Son ton sera plein d'envie et de reproches, elle est persuadée
qu'un jour ou l'autre la Jeune Fille devra apprendre à souffrir, elle aussi;
pourquoi l'une et pas l'autre? La Jeune Fille manque de souffle. Quelques
marches, elle sera au troisième. Elle sonne. Elle est sûre que toute la famille
est dans l'appartement. Tout le monde crie en même temps à cause du coup de
sonnette : elle pourrait avoir sa clé, mais sa mère se sentirait humiliée
et ses frères dépassés. Sacralisation de la demeure "qu'on ne laisse pas
seule", geste important d'ouvrir et de fermer la porte; clé, verrou, ça
vient, la porte s'ouvre, soleil brutal, chaleur, les volets sont ouverts pour
que sa grosse belle-sœur puisse surveiller ses enfants qui jouent dehors, par
la fenêtre. L'appartement est plein, galette qu'on cuit, poivrons qu'on frit,
hommes qui fument, gosses qui bouillonnent, mères qui écument : arder la
vie en gestes inutiles, paroles futiles, cuisines interminables… Rester
distante, si possible désagréable, sourire si on vous demande pourquoi vous
faites la tête, désarmer l'interlocuteur en le mettant dans son tort :
"Mais non, tout va bien, tu te fais des idées, je suis seulement
fatiguée", et gagner le divan le plus proche, qu'elles se débrouillent
avec la cuisine puisqu'elles trouvent ça indispensable, elle, avec cette
chaleur, elle ne rêve que de fruits!
Pas le moindre petit courant d'air,
elle a la gorge en bois et envie de pleurer. Elle ne va pas bien. Toute la
famille est là. Elle veut dormir, dormir, mais ils trouveraient cela bien
malappris. Boire à grande goulées l'eau javellisée recueillie dans un jerricane
en matière plastique, parce que, bien qu'il n'y ait plus de pénuries d'eau, les
journaux l'ont dit, il y a quand même des pénuries d'eau. Elle va s'endormir,
et ça les dérange qu'elle ne se jette pas sur les corvées pour servir au plus
vite ses oncles et ses frères. L'aîné crie après sa femme, il veut persuader
tout le monde qu'il est le chef, de bureau, de famille, de tout, il va lui
demander, à elle, pourquoi elle a deux heures de retard et elle ferme les yeux.
Qu'est-ce que c'est que cette horrible petite fille qui s'installe près d'elle
pour déchirer un livre? Les unes ne savent pas lire et les autres confondent
livres, revues, journaux dans une indifférence qui mène toujours à la poubelle,
et pourquoi fais-tu des histoires, pendant qu'elle déchire la petite se tient
tranquille! Son plus jeune frère éclate et veut battre l'enfant : il
tenait à son livre, on le retient, on lui fait la morale, tant pis, c'est fait,
fiche-nous la paix, et elle regarde cette petite qui deviendra à son tour, sauf
miracle, une mémère sûre de tout, qui s'en va en miaulant se faire tripoter le
derrière par son grand-oncle que ses rondeurs rafraîchissent, personne n'y voit
rien à redire, elle n'est qu'un jouet, une petite poupée, en attendant, fille
pubère, de prendre l'importance d'une grenade dégoupillée, qui risque de vous
exploser au nez si vous ne la jetez pas assez vite dans une famille
"bien". Elle a vraiment envie de vomir. Fatigue de l'été en ville.
Alger.
L'année universitaire est finie. Est-ce
qu'elle peut raconter ce qu'elle répugne à vivre?
Combien de temps faut-il à une femme
normale pour devenir une femme qui respire?
Paupières : abaissées sur les
yeux, elles ne voilent que le temps qui passe, pas la lumière, pas le temps qui
est. Gouttes bleues sur jaune safran, fluorescence violette sur l'orange ardent
du jour emprisonné, décompression verte, impalpable; vertige rouge, intenable.
Ouvrir les yeux, ils sont tous là, blancs ectoplasmes sur fond noir,
silhouettes noires sur le vide d'un "peut-être demain". Quelque chose
craque dans la tête, loin des yeux, profondément, au milieu du crâne, une
question, une histoire mendie un sens, il ne lui suffit plus des repères
familiers; allons faire les courses, qu'est-ce qu'on fait à manger, as-tu fait
la poussière, ma robe est repassée, et veux-tu des gâteaux, café? une goutte de
lait, une goutte d'eau de fleur d'oranger. Plus tard, dans cet étrange temps
d'un futur dépassé, elle cherchera ses rites autant que le soleil, en un monde
sans ombres, sans ombres dessinées… Elle pressent, sans y croire, ce temps de
l'eau chaude, des magasins pleins, du chauffage central et des yeux sans
sourires, des rues pleines de chiens, des trottoirs pleins de merde, ce lieu de
la culture en boites et du libre ennui… Les paupières closes, elle l'imagine,
comme on tombe dans les rêves : sans fin.
Mais en ce temps là, c'est à dire
aujourd'hui, elle était invitée à une soirée en ville, offerte par la fille
d'un monsieur riche et arrogant pour fêter la fin de l'année scolaire. Et elle
ne pouvait pas dire simplement à sa mère : "Je vais en soirée".
Non, il fallait qu'elle invente une amie, une adresse, un téléphone et la
famille attenante, pour obtenir une fin de semaine de liberté, qu'elle demande
à une camarade de classe de l'héberger, qu'elle cache robe, souliers et
maquillage, toute une procédure puante de truquages, pour avoir le droit
d'aller s'ennuyer trois heures dans un appartement au centre ville, histoire de
ne pas déranger le papa et la maman de cette fille dans leur belle maison des
hauteurs. Sa mère l'aimait : elle avait peur pour elle, peur qu'elle ne
rate sa vie autrement que par le mariage, peur qu'elle rate ses études, ses
enfants, sa réputation. La seule façon, pour elle, de ne rater que le moins de
choses possibles, c'était de rester vierge et de passer ses soirées à la
maison. Sa mère était cohérente et angoissée, une grosse dame que le veuvage
avait vouée au célibat et à la couture, une femme pleine d'envies abîmées,
d'humiliations et de pessimisme, à qui ne restaient que la tendresse des mains,
le culte de l'argent et la fierté bien portée d'un courage physique et moral
jamais en défaut. Elle aimait sa mère : elle lui mentait.
Centre ville. L'appartement est vaste;
vieille architecture pour colons, le plus moderne de ce qu'on faisait en 1900;
salons immenses, petite sonnette pour appeler la petite domesticité qui
s'étouffe dans une minuscule cuisine qu'envahiront bientôt des individus ivres.
Ils ont dit "s'amuser", ce qui signifie "boire". Ils sont
laids. Il y a des moulages dans le plâtre du plafond. L'ennui est imparable. La
musique est mauvaise. Les filles dansent avec les garçons qui les ont
accompagnées. Les petites tartes sont pâteuses, les pizzas ramollies, le vin
est triste. Un visage fermé ne passe pas ici pour une impolitesse et les filles
se l'imposent pour bien marquer qu'elles sont venues "malgré de nombreux
problèmes", tandis que les garçons forcent sur le cynisme et
l'inconscience bête. Certaines filles jouent l'énergie débordante et leurs
rires font craquer un fond de teint précoce sur des visages durcis et froids.
On lui a mis un verre dans la main, elle a goûté : c'est affreux.
Maintenant, juste ce soir, elle se rend compte qu'elle ne voit jamais les
hommes de face; lorsque elle regarde un homme, il est de dos. Ils parlent de
"la libération de la femme", de dos. Un garçon au visage tout rond
envoie une gifle à sa sœur, les autres le retiennent; demain il ne reconnaîtra
pas son geste; demain l'alcool excusera tout. Seule l'intention compte. Le fait
est gommé. C'était pour rire. La transpiration dessine des ailes sur les
chemises masculines, couleur de la peau, omoplates, deltoïdes, jeux de muscles
et d'étoffes. La lumière, trop blanche, aplatit tout. C'est toujours comme
ça : la réalité s'aplatit, s'aplatit jusqu'à disparaître! Manque de
relief? Manque de finesse? Elle les sent s'agiter autour d'elle, ils la croient
ivre et la laisse tranquille. Il y a une porte-fenêtre ouverte sur la petite
rue pleine d'ordures. Elle se penche au balcon. Elle est fiévreuse. Plus bas,
soupçon de lumière bleutée sur les rues au-dessus du port, la lune : les
recoins de la ville ne se reposent jamais, ne sont jamais noirs. Il est minuit
passé, les yeux distinguent tout; un rat énorme, prudent et tranquille,
traverse l'asphalte d'une poubelle à une autre; les jeunes gens se tortillent
et boivent, quelques adultes, du quinzième siècle, se séparent un peu plus
loin, pour rentrer faire chez eux, gratuitement, la sixième prière du jour, ils
grognent contre ces enfants du diable qui dansent, boivent et font du bruit. Le
vent est trop chaud, elle rentre. Il lui faut attendre son amie blonde, à qui
un joufflu conte fleurette, pour quitter les lieux et aller se coucher, mais
comme leur chauffeur, garde du corps, c'est le joufflu… Elle a tout son temps…
Alger.
Pétrie, ou nourrie, de terre, qu'est-ce
qui la fait se redresser, ELLE, de glaise, d'eau et de feu? Un premier souffle?
Le goût de l'air? La peur d'être unique, et seule? Hawa, Hawa, qu'est-ce qui
t'arrache à l'innocence mammifère?
Aujourd'hui, quel rêve détourne cette
jeune fille du confort du terrier, du souci de la portée? Se lever, regarder ce
qu'on appelle paysage, quand plus d'avoir ne nous importe, quand plus d'enfant
ne nous justifie, quand, plus jamais en aucune justice ne croyons, quand les
sources meurent, quand l'air se raréfie. Hawa, Hawa, où vas-tu? Filles de mon
futur, vous, nées de ma mort certaine, que voulez-vous de moi?
Dans la voiture du fiancé. On roule
sans voir le décor. On ne voit pas non plus le visage du fiancé. Il freine,
arrête brutalement la voiture. Explications : pourquoi as-tu accepté nos
fiançailles, qu'est-ce que tu me reproches, si je te répugnes tu peux le dire,
et encore et encore, et il l'embrasse et elle serre les dents en attendant que
ça passe. Oui, elle a tort, oui, elle est pleine d'indécision, oui, elle est
hypocrite, oui, elle a menti en disant qu'elle l'épouserait, pourquoi? Parce
qu'elle croyait qu'un homme ou un autre cela n'avait pas grande importance,
pour en finir, pour se marier, quitter la maison trop étroite, pour faire comme
les autres, pour se protéger des autres hommes, pour essayer d'être moins
seule, pour sortir de la ville dans sa voiture, vivre la mer et les
orangeraies? Il a une larme, il l'embrasse encore, elle est toute raide, la
bouche bien close, il lui demande si elle ne peut pas faire un effort pour
s'habituer à lui, il lui promet de ne pas la violer avant le jour du mariage,
il dit qu'il préfère une fille fermée à une putain. Elle ne peut pas lui dire
qu'il est un homme sans visage, comme tous les hommes. Il sourit et la traite
de fanatique, il dit qu'un jour ou l'autre elle risque de mettre le hidjab,
mais qu'il ne faut pas qu'elle espère l'obliger à faire sa prière. Elle attend
qu'il ait fini pour lui dire qu'elle ne sera pas enseignante comme ses frères
lui ont dit, qu'elle ne supporte pas ses réflexions sur les livres qu'elle lit,
qu'elle veut s'habiller comme bon lui semble et avoir les relations qu'elle
veut avec qui elle veut, et que son milieu de dondons dorées la fait dégueuler,
et que sa mère en particulier… Là, elle n'aurait pas dû dire ça si elle voulait
économiser l'argent d'un taxi pour rentrer en ville… Il arrête la voiture, elle
descend, elle claque la portière, il démarre, elle reste au bord du trottoir,
rageuse, les yeux fermés. Un gamin passe, l'entend dire "merde", la
corrige en lui précisant qu'en arabe c'est plus choquant, que ça fait plus
"énorme", et qu'elle a donc intérêt à changer de langue, elle rit, le
gosse aussi, il lui propose de manger un peu de son flan aux pois chiches et au
maïs, qu'il tient en main, dans un papier gras, elle dit oui, il se redresse,
tout fier de pouvoir la consoler; d'ici quelques années il sera assez grand
pour expliquer à une jeune fille quels vêtements il souhaite qu'elle mette, en
attendant il lui raconte le match auquel il vient d'assister, mime les
situations drôles, elle rit à n'en plus pouvoir. Il lui demande pourquoi son
"mec" l'a débarquée, elle lui explique qu'elle n'arrivait ni à être
gentille, ni à l'embrasser, il compatit avec le "pauvre mec", mais
ajoute que "ça peut pas se forcer", ces trucs-là, et commence à lui
chanter des bribes de chansons d'amour, de styles divers, comme preuve que
l'amour… Il attend le bus avec elle, elle lui explique un exercice de
mathématiques qu'il promenait avec lui, dans l'espoir d'une bonne rencontre, le
bus arrive, il lui fait au-revoir de la main. Elle rompt, elle a rompu, une
bonne chose de faite. Les gamins de sa ville sont des voyous, des enfants
perdus, de la graine de criminels, des trésors.
Un matin du temps où elle tombait
malade, une bâche rayée verte et blanche était tirée sur le balcon de la salle
à manger. Elle était assise par terre, dans une gandoura négligée, elle ne
s'était pas coiffée, les genoux au menton, les paumes des mains bien à plat sur
le sol déjà tiède, elle regardait sa mère arroser les plantes dans les pots de
terre et de fer. Comme toujours, un peu de linge séchait sur l'ingénieux
système qui prenait appui sur la balustrade du balcon pour se balancer
au-dessus de la rue. sa mère coupait une petite tige sèche, arrosait, vidait le
thé vert resté au fond de la théière sur la terre rougeâtre des pots, ramassait
les feuilles desséchées, tranquille, opulente, à peine essoufflée, malgré son
poids, par la chaleur qui montait déjà.
Dans l'ombre de la pièce qu'elle ne
regarde pas, un frère ou un oncle, passe, fume, lit un journal, change de
chemise, empoigne une veste, traverse l'espace d'une porte à une autre. Sans
voir, les deux femmes sentent les moments où il n'y a personne, en profitent
pour murmurer entre elles deux. La mère continue à s'occuper de ses plantes. La
Jeune Fille dit qu'elle est enfermée dans la ville, enfermée dans les
mentalités, enfermée dans l’œil de son fiancé, bloquée dans cet appartement
parce qu'elle n'a rien à faire dehors… Elle dit qu'elle a envie de s'en aller.
La mère s'inquiète de la trouver "bédouine", "nomade", elle
ne comprend pas ce qui lui manque puisqu'elle poursuit des études et qu'elle
trouve à manger à la maison, mais l'autre s'entête à dire qu'elle serait
capable de vivre en cité universitaire, qu'elle a droit à une bourse, qu'elle
peut faire des travaux de traduction en plus de ses études; la mère est vexée,
malheureuse, elle dit qu'elle a tellement travaillé pour ses fils que c'est
bien naturel qu'ils nourrissent leur sœur, que si elle sort de la maison, aux
yeux des gens, c'est comme si ses frères étaient des incapables, qu'elle
continue, elle, la mère, à travailler sur sa machine à coudre pour payer le
trousseau du mariage à venir et ses livres, que ce n'est pas sa faute si le
père est mort précocement. A mi-voix, en se taisant dès qu'une présence
masculine envahit la salle à manger, la mère dit son incompréhension et la
Jeune Fille dit son étouffement. Et puis la mère conclut que sa fille ressemble
à sa mère qui en a toujours fait à sa tête, et que ce genre de femmes attirent
les misères. Soupçonneuse, elle lui demande où elle en est avec son fiancé, qui
n'est pas venu la chercher depuis longtemps, la Jeune Fille avoue la rupture.
Elle ne parvient pas à lui dire qu'elle l'aime, comme elle est, avec ses mains
qui font pousser les plantes, les robes de fête, les enfants, le pain, les
broderies; la mère pleure en silence et la Jeune Fille la laisse pleurer, le
regard fixe. La mère dit encore "pourquoi?" et la Jeune Fille ne dit
plus rien.
Elle a mal dans la poitrine, c'est le
chagrin de vivre.
Plus tard, elle rêvera d'oasis, de
citrons éblouissants, de roses en hiver; plus tard, elle acquerra la haine des
déserts et la tentation permanente d'y retourner. Jamais, jamais elle
n'expliquera l'aimant du vide, des fleuves de sables assoiffés, des cavernes
hautes hurlantes de vent, des éboulis désespérés, du voyage continuel. Plus
tard, elle éprouvera la multitude des chemins et la pauvreté de ses choix; elle
admettra ce mal dans la poitrine, elle saura qu'il marque ses limites, le
mécontentement de ses égoïsmes, la brûlure d'aimer sans être aimée vraiment. Et
elle découvrira des lettres dans ses larmes, signes d'une autre langue entendue
dans la transe. Au pied de l'arbre immense de sa tribu qui ne connaît pas la
ligne du temps, elle viendra sangloter son épouvante, l'angoisse du temps
circulaire, la déroute des conjugaisons, l'illusion des accomplis et des
inaccomplis. Plus tard, l'orgueil la rendra humble, la soif, sobre. Plus tard,
elle saura que cette enfant au balcon, sous la bâche verte et blanche, au
milieu du linge à sécher, des plantes vertes, et qui tenait ses genoux dans ses
bras dans la chaleur d'un matin d'été savait qu'elle saurait, saurait qu'elle
savait. Elle trouvera un verbe unique, qui perdra ses temps, des mémoires à
inventer, des futurs à se rappeler. Immobile, elle croira au voyage, au sentier
si étroit, au chamelier. Elle marchera sur la circonférence du connu, fixée au
centre, libre des lois et des géométries. Plus tard, elle écoutera tomber les
fleurs d'amandier sur le sable.
Le temps mort
La vie devient lourde comme un dogme,
lourde comme une pénurie chronique, lourde comme un appartement trop petit, privé
d'eau. Feuilleton égyptien, américain, libanais ou brésilien : la
télévision fonctionne. Impossible de se soustraire à son délire, à son bruit.
Monstre devenu totem, parent du grand dieu omnipotent, il est réquisitionné
pour expliquer au clan le partage nouveau des femelles et autres biens. Devant
le poste de télévision allumé, une main de femme chargée d'or puise des
nouilles à la sauce rouge dans un plat en Pyrex. La grosse belle-sœur suspend
son geste, la cuillère pleine, la bouche ouverte : c'est le moment où l'on
va savoir, enfin, la vérité inavouable sur la première femme morte du héros
antipathique qui fait tant souffrir moralement sa seconde femme! La Jeune Fille
s'enroule dans une couverture, en cale l'extrémité sous son crâne, s'étouffe,
mais entend encore le dialogue abscons. Le vent est chaud, la nuit pesante.
Impossible de sortir. Sur le balcon, un basilic étreint l'obscurité.
Sans doute que le cauchemar l'a
rattrapée parce qu'elle manquait d'air : monochrome vert délavé, la rue,
les gens passent, plan sur un homme qui crache par terre. Une bijouterie pleine
de femmes aux yeux trop brillants. Un homme se mouche dans ses doigts. Des
femmes se bousculent pour regarder la devanture d'un marchand de chaussures. Un
enfant pisse contre un mur. Cohue d'un magasin de vêtements plein de monde. Une
affiche de cinéma très laide, criarde, et devant : le fiancé qui rit! Il
crie : "Je veux t'épouser!", de l'autre côté de la rue elle se
sent hurler : "Oui! Oui! Oui!"; elle se met à courir pour éviter
le mariage, la foule est dense, ses amies surgissent de tous côtés pour essayer
de la retenir, elle leur échappe, le fiancé court très vite, il la rattrape, la
saisit par le bras, elle court toujours, lui, il regarde dans sa main l'os bien
blanc de l’avant-bras de sa fiancée et un papier administratif; il s'arrête,
étonné, elle attrape, au vol, un autobus qui n'avait pas encore fermé ses
portes, le bus prend de la vitesse, le fiancé court après le bus en riant. Elle
se réveille avec l'impression qu'elle tombe dans le vide dans une chute qui ne
finit pas. Elle a une compresse froide sur le front, une clé dans la main, les
femmes de la maison sont toutes penchées au-dessus d'elle et discutent à voix
basse et alarmée des mérites des différents sorciers chez qui on pourrait
l'amener… La mère, à qui elle raconte son rêve dès qu'elles sont seules, est
formelle : c'est fini, le fiancé ne cherchera pas à la reprendre! Elle est
désespérée et soulagée, elle analyse un à un les éléments les plus importants
du rêve. D'abord le rire du fiancé : il est malheureux et très en colère;
il court après la Jeune Fille : donc il ne veut plus d'elle. Autour
d'elle, les autres femmes cherchent le mariage car elle a nettement vu
vêtements neufs et surtout souliers neufs et, ajoute la mère avec amertume,
"tu n'es même pas entrée dans le magasin…". Le seul côté positif
qu'elle remarque sont les crachats, morve et pisse : "Il y a un
soulagement, c'est certain, on se défait de quelque chose qui pesait.". La
Jeune Fille approuve, la mère, elle, devient encore plus sombre pour la
dernière partie du rêve : "Ce garçon a gardé le contrat de mariage et
une partie de toi, un os, il se peut, sauf intervention de tes ancêtres, que tu
ne puisses te marier jusqu'à ce que soit épuisé son ressentiment…" L'histoire
de l'os qui lui reste dans la main fait plutôt rire la Jeune Fille, elle est
obligée de se retourner vers le mur, comme si la désolation l'emportait, pour
dissimuler la satisfaction que lui apporte l'analyse maternelle du cauchemar.
Elle dit encore, la mère, qu'elle est sa seule fille, loué soit Dieu qui ne l'a
pas accablée, mais que ça en vaut dix, qu'elle va devenir chauve à cause
d'elle! Elle s'inquiète de la faiblesse de son enfant. Et c'est vrai qu'elle a
des vertiges dès qu'elle se met debout. La mère décidera avec le frère aîné que
la Jeune Fille ira voir un "médecin payant".
Elle a une foule dans la tête.
Elle ne peut pas regarder le médecin;
le voir, à travers son regard flou, c'est déjà beaucoup : il est à la fois
poupin et carré, avec de terribles épaules sous sa blouse blanche; il n'a pas
laissé entrer la mère, mais à son empressement à voir "si tout va bien du
côté gynécologique", à sa façon de palper le ventre de la Jeune Fille, à
ses questions bien précises sur la périodicité de ses règles, "et les
dernières, c'était quand?", elle sent bien qu'il fait, en toute
complicité, la vérification de son très strict célibat. De toutes façons, pour
ça ou autre chose, elle a envie de pleurer. Pour sa mère, elle ne peut avoir
aucune autre raison de se désoler que d'avoir fait un enfant avec un garçon
dont l'abandon serait alors bien naturel; sinon, puisqu'elle dit avoir souhaité
la rupture, qu'est-ce qui pourrait bien la rendre si faible, lui amener les
larmes aux yeux dix fois par jour et lui faire cette mine-là? Elle va être
rassurée… Il l'examine, ce médecin, de partout, lui fait une radio des poumons,
comme ça, par sécurité, et pour faire monter la note, puis, lorsqu'elle s'est
rhabillée, devant lui, toujours sans le regarder, à son bureau où il pianote de
ses gros doigts, il lui demande si elle a du chagrin? Elle dit que non, que
oui, que tout la fait pleurer, qu'elle se sent perdue. Alors lui, il annonce un
peu gêné, que c'est une petite dépression nerveuse, qu'il va lui donner un
petit traitement, et que si ça ne va toujours pas dans quinze jours, il faudra
qu'elle voie un spécialiste. Elle interroge, pour être sûre : "Un
psychiatre?", il hoche la tête. Et les vertiges, les essoufflements et
tout et tout? Oui, c'est ça, il faudrait peut-être changer d'air, et de la
questionner pour savoir si elle a de la famille à la campagne. Il l'accompagne
pour sortir de son cabinet, il rassure la mère d'un seul battement de paupières
et l'inquiète avec ce qu'elle appellera désormais, en reprenant et estropiant
le mot français, sa "pression". Ne pas se faire de soucis, prendre
des pilules trois fois par jour. La mère extirpe son porte-monnaie de sa vaste
poitrine au profond décolleté sous son voile blanc, et paie le médecin qui
sourit immédiatement au prochain client.
Chanson
des grincements de la brouette dans le jardin de Hannana.
Un jardin blanc. Clos. Dalle de marbre
sans veines.
Tonnelles odorantes : cinq pétales
dix mille fois. Fin du jour près d'une autre espèce de jasmin, celui-là grand
comme un petit arbre, jasmin d'Arabie, ne donnant l'ivresse qu'au crépuscule.
Vasque, jet solitaire au milieu des roses blanches, si différentes les unes des
autres, si étranges, en cette heure, près des reflets de l'eau. Camélias
incroyables, plus lumineux que le jour, saturés de clarté. Surprise du muguet,
au printemps, dans l'ombre du magnolia! Tout ceci peut donc vivre sur cette
même terre du Nord de l'Afrique et du Sud de la Méditerranée! Lys et narcisses
sorciers, arômes si larges. Tapis de laine haute et blanche, senteur ovine,
rassurante; tapis lourd et mat sur le brillant du marbre, coussins damassés
blanc sur blanc. Brûle-parfum d'argent, volute invisible de musc et d'encens.
Mignardises sans couleur, nombreuses, puissantes au vertige. Luxuriance des
inconnues, fleurs gravées pour la mémoire en nacre douce sur clair ivoire…
Alchimie des parfums et des ombres. De l'eau, seulement, uniquement de l'eau
dans une coupe très ancienne. Une eau parfaite, sans aucun goût. Comme Orphée,
boire cette eau et refuser l'oubli! Cristal musical, plateau ciselé poli comme
un miroir pour témoigner de l'absence des nuages. Jeux autour du jet d'eau et
silence long et doux près des lotus immaculés de la vasque.
Qu'avons-nous dit en ce jardin?
J'ai dit que je voulais écrire,
travailler, et toi, au jardin blanc, tu m'as dit de partir, loin,
ailleurs : "Trois portes, la folie, l'exil ou la mort, rien d'autre;
tu dois le savoir si tu veux écrire, dans ce pays et dans ce temps." Et
moi de protester que je ne voulais pas partir; jamais!
Au jardin blanc j'ai appris à traverser
le sommeil sur le tapis de laine au silence jasmin et à broder des jours sur
une toile fine. Au jardin blanc, il m'en souvient, un poirier pris de rêve a
fleuri en hiver. "Et toi, Hannana, puisque tu sais cela, pourquoi tu ne
pars pas?" Tu as ri : "Je suis de terre brute, regarde ma
couleur! si je quitte mon Lieu, je m'effrite et je meurs!", de nouveau, tu
as ri.
Ce jour là j'ai vu qu'elle était noire,
immense, et moi, je l'aimais sans rien savoir d'elle.
La rue. De moins en moins de femmes;
celles qu'on trouve encore font "la chaîne", files interminables pour
les produits manquants. État de catastrophe. Les causes et les conséquences
s'articulent mal dans sa tête. Elle voit la saleté, elle étouffe, elle s'angoisse
de vivre cette sous-vie qui n'a même pas le charme, si l'on écoute les anciens,
de la pauvreté simple d'autrefois, du temps, même pas heureux, où d'une
terrasse donnant sur la mer la vie avait du goût. Elle a commencé à prendre les
petites pilules du médecin. Elle a la nausée, tout l’écœure, elle vomit ce
qu'elle mange, la mère regarde douloureusement la belle-sœur (la grosse) et
murmure : "C'est sa pression"; pourtant la Jeune Fille n'arrive
plus à rire. Le haut d'Alger, c'est la honte! D'où tirent-ils tout cet argent
pour construire et se défendre si bien des regards? Le bas d'Alger, c'est la
honte! Comment peut-on pourrir vivant, pourrir en marchant, pourrir à vingt
ans? Dès qu'on reste un moment sans les repeindre les murs s'écroulent… Alger
tenait grâce à la peinture. La rue. Dans la tête elle a une foule, des
complexes touristiques, des villas, des voitures, des tas de choses luxueuses
qui se précipitent sur des grandes surfaces commerciales livrées aux souris, à
la resquille, à la transpiration, à l'angoisse du manque, des tas de choses
luxueuses qui tombent sur de vieux immeubles plein à craquer d'enfants qui ne
savent rien d'hier et qui inventent aujourd'hui dans une préhistoire
permanente. La saleté fait venir le malheur dit la mère, mais lorsque sa mère à
elle est là, elle lui répond : "La saleté c'est le signe du
malheur." Maintenant, la Jeune Fille éprouve une impression
désagréable : elle se dit que le soleil est sale; elle regarde la rue,
devant elle, et tout de suite elle l'imagine pleine de rats… Elle qui ne touche
pas l'alcool, sombre dans le delirium de la ville angoissée; elle regarde la
devanture d'une librairie : y voit grouiller des cafards! Les hommes n'ont
pas de visages : ils ont des crachats. Elle a des fourmillements dans les
lèvres. Que se passe-t-il dans cette ville? Elle se sent de plus en plus
légère; elle transpire, elle s'essouffle; peu à peu ce centre ville, où elle
doit retrouver un bureau, perd ses couleurs : noir et blanc. Le trottoir
se rapproche, les gens s'immobilisent, blancs sur fond noir, comme des négatifs
de photographies. Nausée. Le son déserte la rue. Le trottoir se lève lentement
vers elle comme un mur, elle bouge dans un brouillard gluant.
Quelqu'un la saisit avec précaution par
le bras, elle entend, très loin : "Il n'y a pas de mal, ma
sœur?", elle s'agrippe à ce bras féminin; on la fait asseoir, on mouille
sa bouche, on la fait boire; elle se sent bouillante, des gouttes de sueur lui
piquent les paupières; on essuie ses yeux, elle se laisse aller contre les barreaux
d'une grille : elle est assise sur un muret. La dame est agenouillée
devant elle, elle lui ôte ses souliers, lui touche les pieds, étire ses
orteils, claque vigoureusement la voûte plantaire, étreint le talon : la
Jeune Fille soupire, elle respire enfin…
Elle murmure : "Merci".
La tête, recouverte de dentelle blanche, se relève et elle voit très nettement
son visage et son sourire. La femme dit : "Trop de goudron, trop de
ciment, trop de cafards, trop d'hommes, trop de poussière, trop d'enfants…
Elles sont dures, nos rues". De dessous sa vaste blouse rose, par une
ouverture pratiquée à hauteur de poche, elle extrait un petit sac de toile,
minuscule, l'ouvre, y puise une pincée de terre rouge qu'elle dépose au creux
de la main de la Jeune Fille, referme dessus son poing, celle-ci demande :
"C'est de la terre?" La dame acquiesce. Peu à peu, la rue reprend ses
couleurs et sa crasseuse réalité. Un vagabond connu pour avoir été professeur
de langues à l'université, et réduit maintenant à mendier son vin rouge, passe
devant la Jeune Fille et la femme agenouillée, l'haleine empestée et les
cheveux en mèches poisseuses agglutinées, il implore, enfiévré :
"J'aimerais tant retrouver Iram-aux-colonnes! Vieux cultes effacés par un
grand souffle abstrait! Le granit et les marbres, pierres levées vers le ciel
et…" Le reste se perd dans la cohue. Quelques pas plus loin, un homme
barbu à la gandoura blanche, lui inflige en passant un cinglant coup de canne
aux creux des genoux; le mendiant s'écroule aux milieu des rires et l'autre est
déjà loin. La femme, bouleversée, aide la Jeune Fille à se relever, lui
conseille de rentrer au plus vite à la maison, elle murmure, toute triste, au
moment de la quitter : "Des païens ou des croyants, qui sont vraiment
les plus méchants? Pauvre fou." Elle disparaît dans la foule, en serrant
son panier contre elle; et la Jeune Fille se met debout.
D'heures malades en heures mortes, elle
passe, par la force, dans la moulinette du temps. Tout est très poisseux, tout
l'enserre. Elle s'accroche solidement à la lecture malgré ses maux de tête; la
mère prétend que tous les maux viennent des livres… Évidemment.
Deux demandes en mariage en quinze
jours. La mère, qui renvoie les vieilles femmes aux bons offices, retient de toutes
ses forces son envie de la gifler.
Grand-Mère arrive! La Grand-Mère est
arrivée! Elle a son bâton de voyage, une foutah
rayée autour des reins par-dessus sa robe à larges fleurs, une main de Fatima
piquée dans son turban, où se fixe un voile court en dentelle blanche. Dans son
couffin, elle apporte une bouteille d'huile d'olive vierge, de l'eau de fleur
d'oranger qu'elle a distillée elle-même, un jeune poulet, des herbes pour la
tisane, du serpolet, de la sarriette, de la menthe sèche de son jardin;
l'ambiance de la maison change : on lave plus soigneusement le sol chaque
matin, on abaisse la bâche ou le volet pour garder un peu de fraîcheur, les
belles-sœurs parlent à voix basse et retiennent leurs enfants, et même la
cérémonie du café retrouve un faste oublié! Elle raconte le voyage en car, la
bouffée respirée à un pot d'échappement dès ses premiers pas en ville, et prend
le fou-rire à pleurer en faisant le récit de son aventure à un grand carrefour
où elle a créé un tel embouteillage, affolée par l'agent de police qui sifflait
de toutes ses forces contre elle, qu'il a fallu qu'un autre agent de police
vienne la chercher et la prenne par le bras pour la ramener très doucement, en
la calmant, jusqu'au trottoir au milieu des klaxons, des injures et des crises
de nerfs des chauffeurs! Elle en déduit que les voitures ne devraient pas
rouler en ville, la mère hausse les épaules et la Jeune Fille, en mettant ses
bras autour d'elle et en inclinant la tête dans le creux de son cou, l'assure
que c'est une idée très moderne et qu'on finira bien par en passer par là.
Au bout de deux jours, juste assez pour
ne pas être impolie, elle avoue le but de sa visite : elle a rêvé de sa
petite-fille et s'inquiète de ce qui lui arrive. La mère lui raconte son
histoire de "pression", la Grand-Mère en déduit que la petite n'est
pas heureuse là où elle est, et que cette ville pourrie est en train de la
tuer. Elle lui propose de venir vivre chez elle; la mère n'est pas d'accord,
elle invoque le médecin, le risque des crises de faiblesse, des vertiges.
Grand-Mère s'entête et dit que tout ça passera lorsque la petite marchera pieds
nus sur la terre! Elle est au pied du lit, assise les jambes repliées; ce
jour-là la Jeune Fille gémit sans pouvoir s'arrêter, elle la regarde, attentive;
la belle-sœur dit qu'il faudrait l'emmener à l'hôpital, mais Grand-Mère écarte
la remarque comme si elle écartait une mouche de son visage. La mère est très
lasse, à voix inaudible elle murmure qu'entre folles elles s'entendront
peut-être, un éclair de malice fait frémir les rides de la Grand-Mère qui
demande si la Jeune Fille se sent en état de voyager. L'idée de bouger la
terrifie; mais ces deux mois torrides dans cette capitale en folie la poussent
à partir : respirer, respirer! Elle enfouit son nez dans le décolleté de
sa Grand-Mère qui la prend dans ses bras et lui dit : "Je
t'emmène!".
Il y a bien trois ans qu'elle n'est pas
retournée au village… On arrive au mois de septembre, bientôt la rentrée, elle
hésite. Tout à coup une idée folle lui vient : tout laisser! Suivre cette
vieille femme qu'elle ne connaît pas bien, à qui elle n'a jamais vraiment prêté
attention, et, avec elle, apprendre une autre façon de vivre… Elle se lève et
prépare un petit sac de bagages, pendant que la mère, contrariée mais résignée,
emplit de nourriture le couffin de la Grand-Mère.
Le temps du voyage
Premier
contact avec le futur
En fait, ce qui l'étonnait le plus,
c'était la beauté et la grandeur des arbres! Après la halte de rigueur sur les
frontières du temps, trois mois de stage en laboratoire, de vérifications
microbiennes et autres, de radios de toutes sortes et de tests psychologiques,
deux mille ans après s'être endormie, elle était de nouveau admise à vivre au
même endroit. Trois spécialistes se relayaient pour faciliter son adaptation et
noter ses réactions : ils parlaient toujours l'une des deux langues qui
lui étaient familières (elle apprit que cela leur avait demandé de longs stages
avant son réveil) mais ils s'en tiraient très bien et ce qu'elle découvrait la
bouleversait!
Les arbres pour commencer, et les
plantes et les fleurs avaient tellement évolué que cela dépassait son
imagination!
- Au Sud, il y a un jardin d'arbres de
l'an deux mille artificiellement recomposés, c'est un merveilleux musée…Il sont
vraiment petits pour la plupart…
- Au Sud… Et le désert?
- Ha! Il n'y a plus de désert. Nous
avons juste gardé quelques centaines de kilomètres de dunes pour le silence, la
faune et la réflexion.
- Où est la ville?
- Mais nous sommes dans ce que vous
appelez "la ville"! La terre est à présent couverte de forêts et de
jardins, de potagers et de vergers; la population est stabilisée et ne déborde
plus… Nous sommes bien loin des misères de votre époque… (un sourire très
gentil); notre millénaire est particulièrement voué aux recherches agronomiques
(rendre la terre de plus en plus vivante) et spatiales (pour découvrir des
lieux vivables dans l'univers lorsque la vie ne sera plus possible ici).
Les humains, les fruits et les légumes
n'avaient pas changé, si ce n'est qu'ils avaient meilleur goût. Les hommes ne
mangeaient plus les animaux, mais gardaient toutes les espèces possibles
car : "Toutes les formes de vie sont passionnantes et recèlent
chacune au moins une réponse à une question".
- Les hommes sont devenus meilleurs?
- Nous ne posons plus la question comme
cela aujourd'hui, les hommes ont changé de régime alimentaire pour survivre, de
régimes politiques pour survivre, ils ont vaincu la pollution des siècles gris
et réparé le tort fait au ciel et à la terre pour survivre, ils ont fait
disparaître le racisme et la guerre pour survivre… Évidemment, du même coup,
leur colonne vertébrale a changé et s'est redressée, leur cage thoracique s'est
épanouie, leur cerveau travaille mieux.
Deux mille ans… Le bien, le mal, ça ne
voulait plus rien dire… Elle se sentait d'un primitivisme qui la troublait. Il
faut dire que le monde duquel elle s'éveillait en était encore à la nuance de
la couleur de la peau, au petit resserrement au fond du trou des filles, à l'inconscience
qu'il avait en toutes choses des éléments qui l'entouraient, de son identité,
des hommes du passé, de ceux qui viendraient. Ce monde était si naïf.
A présent les hommes étaient beaux, le
corps digne, le regard heureux! Elle avançait sous l'allée des arbres géants,
elle voulait tout savoir du monde!
Il faut monter, puis redescendre pour
atteindre la maison qui s'adosse à la colline. Elle n'en peut plus, Grand-Mère
porte son sac. Chaque fois qu'elle y revient, la maison lui semble un peu plus petite.
Grand-Mère dit qu'à partir de vingt ans les choses cessent de rétrécir :
ça la soulage.
Les murs renvoient la chaleur comme une
brique au feu, jusqu'à rendre le paysage flou. Pourtant, dès que la maison est
contournée, il y a ce coin, devant la porte : cette vigne épaisse de la
surface d'une grande pièce d'habitation et qui va s'enlacer au figuier. Ici
l'ombre est paradisiaque; le mur est blanchi à la chaux bleutée, des tournesols
délimitent l'endroit, un jasmin et un rosier plantés de chaque côté de la porte
montent se dire bonjour sur les petites tuiles rondes, vieux rose, et les
vieilles mousses du toit. Il y a aussi, portée par un treillis de roseaux, une
plante grimpante pleine des squelettes filandreux, de ses courges longues,
lavettes pour le bain qui font si bien mousser le savon. Le plat de terre,
celui pour cuire la galette quotidienne, est appuyé au mur. Une courge sèche,
modelée en forme de gargoulette, qui sert, elle le sait, à garder le
petit-lait, est suspendue à une cheville.
Derrière le figuier, elle s'en va
vérifier si le basilic, le coriandre et la menthe continuent de pousser… Oui,
tout va bien; elle a fait le tour des objets familiers. Grand-Mère introduit
l'énorme clef de fer dans la grosse serrure de la porte patinée. Elle se sent
presque bien, juste un peu contractée, là, à hauteur de l'estomac, le car
sûrement, le chemin, la chaleur… Elle est toute bizarre, trop légère… Le sol de
terre battue arrive sur elle à toute vitesse! Un liquide froid lui creuse la
tête! Elle a comme un dernier goût de pot d'échappement sur la langue; elle
tombe. Elle tombe, elle sait qu'il n'y a rien au-dessous d'elle, elle est
presque en sécurité, elle se détend, elle accepte de tomber, pour toujours.
Mosaïque verte et or : un vitrail?
L'envers des feuilles du figuier sous lequel elle est allongée.
Dans sa main droite, une tige
dure : la clé.
Au-dessus d'elle, effluves d'ambre
végétal, d'huile d'olive et d'herbes des champs : sa Grand-Mère.
Elle dit, dès qu'elle ouvre les
yeux : "Et crac! il fallait que tu me fasses ça!". Elle
l'installe, contre sa poitrine, elle sent vraiment bon. La Jeune Fille a soif!
Grand-Mère se parle à elle-même, se dit qu'il doit bien y avoir de l'eau dans
la cruche "goudronnée"… Il en reste. Elle soutient sa petite fille
adossée au tronc du figuier. Goût troublant et provoquant de ce
"goudron" de bois, l'eau est si fraîche, elle ne peut plus s'arrêter
de boire; la Grand-Mère rit.
Le bout de l’été
Un petit temps passe. Grand-Mère, qui a
laissé sa maison quelques jours, pour venir la chercher dans la ville honteuse,
se trouve des choses à faire de tous les côtés; elle chantonne, étend la
literie sur un fil de fer au soleil, prend un jerricane et va chercher de
l'eau, passe une balayette de doum dans la maison. La Jeune Fille la suit des
yeux, reste dans le vague pendant ses absences, finit par s'endormir…
Grand-Mère ramène sa chèvre qu'elle
avait confiée aux voisines, une colline plus loin; la Jeune Fille se lève. Elle
entre dans la maison. A droite il y a une soupente, très grande, soutenue par
une rangée de troncs bien réguliers, bien fixés les uns aux autres, si foncés,
si polis par l'usage et le temps qu'ils luisent dans l'ombre d'un éclat roux.
Le mur qu'ils forment abrite une petite cave peu profonde où sont déposés le bois
pour la cheminée, les jarres d'huile, le matériel de potière, les grands plats
de terre et de bois pour pétrir le pain ou rouler le couscous, des nattes de
rotin fin et d'alpha, les poutres rondes et les roseaux du métier à tisser qui
n'est pas en service, la selle et le bât de l'âne, des couffins, une bouteille
de gaz de réserve, des marmites, des galets, des coquillages, de la cire en
gros cristaux ambrés, des fuseaux… La soupente elle-même, à laquelle on accède
par quatre marches de terre si hautes qu'il faut remonter la jambe jusqu'au
ventre à chacune d'entre elle, la soupente est très propre, très
ordonnée : quatre coffres anciens, deux sculptés, deux qui furent peints,
contiennent tous les trésors de la vie de la Grand-Mère; bijoux d'argent massif
et de coraux, vêtements, tissus, savonnettes parfumées, petits flacons, encens,
henné, et quoi encore? Il faudra un de ces jours qu'elle aille de nouveau,
comme lorsque elle était petite, y mettre le nez! Entre les coffres, il y a des
nattes, et des tapis, et des coussins tissés maison. Toujours, des miettes de
terre tombent des roseaux qui habillent le toit. Les serpents adorent se mettre
là, entre tuiles et roseaux pour muer, des oiseaux y viennent nicher et les
drôles de petits lézards aux pattes ventouses s'y promènent.
Dans l'angle opposé à la porte
d'entrée, sur la gauche, une cheminée blanchie à la chaux, noircie à la cendre,
à laquelle on parvient en descendant une marche. Le mur, à gauche, en entrant,
disparaît derrière une série de grosses poteries où l'on dépose la semoule, les
pois-chiches, les figues sèches, le couscous et l'orge. Le chapeau du
grand-père, depuis son décès, est resté suspendu, immense, superbe, travaillé
de paille et de triangles de feutre multicolores. Sur un fil qui s'approprie l'angle,
Grand-Mère balance ses vêtements de tous les jours. Accrochée au mur du fond, à
droite de la cheminée, une étagère très jolie, à trois étages, en bois sculpté
et incrusté de nacre, supporte des bocaux, un petit fouillis de nécessaire de
couture, des bougies, des allumettes, des chandeliers et lampes à huile en
terre. Pas une seule photographie, pas une seule fleur artificielle : la
Grand-Mère, que tout le voisinage trouve bien particulière, déteste ça!
Tout va bien, la Jeune Fille soupire,
son ventre, sa gorge se desserrent.
Elle laisse encore traîner ses yeux sur
l'évidence du potager, qui occupe toute une largeur de la maison contre le mur
courant des réserves ventrues à la cheminée : la même poêle, le même vieux
fourneau, et cet étonnant "trou à sel" en pleine maçonnerie qui l'a
toujours fait rire… Tous ces objets ont une valeur, une douceur qu'elle ne
parvient pas à reconnaître aux objets en ville, pourquoi?
Elle caresse l'arrondi des réserves à
grain, avant de sortir remarque, à droite près de la porte, que le bout de
miroir, incrusté dans l'argile du mur, est encore là…
Sous la vigne, Grand-Mère l'attend.
Elle lui tend une paire de ciseaux : la Jeune Fille coupe ses ongles. Elle
extrait de son sac du dissolvant, du coton et ôte son vernis. Puis elle se
démaquille. Sa grand mère lui verse de l'eau et elle se lave au gros savon.
Elle envoie ses souliers dans un coin, elle se "dénoue"; elle confie
sa montre, sa gourmette, sa chaîne en or, la bague (qu'elle allait oublier) à
sa Grand-Mère; elle dégrafe et enlève, par dessous, son soutien-gorge, et dans
la pénombre de la maison elle défait ses vêtements, enfile un vieux saroual,
une gandoura fleurie, usés, usés; elle donne trois tours à la ceinture de
laine. Elle détache trois fleurs de jasmin, Grand-Mère sourit, autrefois elle
disait :
"Pas pour dormir, le jasmin,
voyons!, ça donne des rêves aux jeunes filles!
- Quels rêves?", sur quoi elle
écarquillait et roulait les yeux pour terroriser la petite!
La Jeune Fille est arrivée, enfin! Il
ne lui faut qu'une couverture pliée sur la natte, un coussin de laine…. La
maison de terre est si fraîche, elle ferme les yeux… Grand mère dépose un drap
fin sur elle à cause des mouches… Elle dort.
LA SUITE DE CE
ROMAN est à découvrir dans le volume Trois
romans algériens au féminin