Madjid Talmats
UN ALLER POUR L’ENFER…
(EXTRAIT)
(Ouvre intégrale publié dans Beur
Stories)
Le chauffeur m’ouvrit toute
grande la malle de son véhicule; j’en retirai mon seul bagage, un sac de cuir
marron plutôt modeste. Je le posai sur le trottoir, fouillai l’une des poches
de mon jean, en retirai quelques pièces et une liasse de billets, des dinars.
Je payai la course. Il parut apprécier le pourboire que je lui laissai, fourra
l’argent dans une vieille sacoche qu’il portait sur lui, réintégra son taxi et
redémarra en trombe. Sans doute repartait-il sur l’aéroport où d’autres avions
atterriraient et avec eux d’autres clients. Peut-être ceux-ci seraient-ils plus
rentables que moi, car il faut dire que j’étais limité du point de vue du
pécule, et le bus que je me préparais à prendre correspondait mieux à mes moyens.
Je n’étais pas seul sous
l’abri. Autour de moi, il y avait près d’une demi-douzaine de personnes. Et il
en viendrait encore d’autres. Ceux qui étaient là attendaient sans doute depuis
un bon moment, car à Alger les transports publics accusent souvent des retards
fous.
J’espérais ne pas
poireauter trop longtemps. Il était déjà 16 heures 30, et ma destination se
trouvait à peu près à trois heures de là. De plus, la rue, quoique très large,
était une véritables étuve.
Monde figé et gris, sans
symétrie. La seule chose vraiment nette était un minaret flambant neuf qui se
découpait sur le ciel, derrière le ramassis de maisons qui longeait la chaussée
en face de nous. Blocs avachis, à flanc ouverts, à toitures en ruines parfois,
à volets clos, ces demeures paraissaient dépourvues d’habitants. La chaleur
avait fait se terrer les gens. Dans quelques heures, comme des fourmis de leur
trou, ils sortiraient tous. Alors le quartier s’animerait bruyamment et ne se
tairait qu’au moment du couvre-feu, à 22 heures.
Des nuages firent
soudainement leur apparition, voilant par moments le soleil. La chaleur ne
faiblissait pas, au contraire elle se faisait plus forte. Pourtant le ciel se
couvrit d’avantage encore. Mon œil, qui vaguait depuis un bon moment,
m’invitait cependant à penser qu’il ne se préparait pas un déluge. Je lui sus
gré d’un diagnostic aussi heureux, car, dans le sac de voyage coincé entre mes
jambes, il n’y avait pas autre chose que des tenues d’été. De Paris, je ne
pouvais imaginer qu’un temps chaud et sec. Le mois de juillet finissait, et il
avait été particulièrement torride, selon mon grand-père qui m’avait passé un
coup de fil il y avait une semaine. Le mois d’août serait sans doute un jumeau
de juillet. Ces nuages qui planaient n’étaient rien d’autre qu’une poignée de
farceurs, et ne paraissaient porteurs de changement que pour quelques personnes
emportées par le désir de voir enfin finir le calvaire qu’elles vivaient.
Les gens qui m’entouraient
à l’arrêt de bus ne prêtaient, eux, aucune attention à se qui se passait dans
le ciel. Il y avait là des ouvriers d’usine, le visage osseux, la voix
éraillée; des bureaucrates — du moins les voyai-je ainsi —, l’un d’entre eux
gros mais vif, les autres assez minces mais plutôt lents dans leurs gestes;
enfin deux femmes berbères d’un certain âge, bien en chair sous leurs robes
amples et colorées, le front garni de tatouages traditionnels, toutes deux
flanquées d’un mari : pour l’une il était gros et grincheux, pour l’autre
filiforme et silencieux. Il s’était formé de petits clans. Ici, quelques
minutes suffisent pour que les gens nouent connaissance et qu’ils se lancent
dans de grands débats. Ça caquetait partout autour de moi. La verve pouvait se
lire de loin car, comme pour mieux mordre à la discussion qui unissait les uns
et les autres, presque tous ouvraient la bouche de façon inconsidérée. J’aimais
à les voir, à les entendre. Je renaissais en quelque sorte.
Les voyages en avion me
laissaient souvent une étrange impression : la fatigue, alliée au bonheur,
entraînait presque toujours une demi-léthargie. C’était le cas maintenant. Par
bonheur, la vie qui sonnait là dans l’entrechoquement des mots de ces hommes et
de ces femmes avait sur moi l’effet qu’ont les premiers rayons du printemps sur
les arbres et les fleurs. J’étais pressé d’être complètement avec eux, de me
nourrir au téton de la parlote qui leur faisait oublier la canicule. Pour ça je
me mis en tête d’aborder le seul couple resté encore silencieux : une des
deux femmes berbères et son mari — un maigriot aux traits burinés, engoncé dans
son burnous. Ils étaient à moins d’un mètre de moi. La femme avait un œil
sévère. Ballonnée de sérieux, c’était elle qui, visiblement, imposait ses
choix. Son mari ne devait faire que suivre. Le pauvre homme semblait éteint dans
l’ombre de sa dame. Il n’attendait qu’un bouillon de paroles chaudes qui
décrisperait ses lèvres trop serrées. Ce serait vraiment le libérer que de
faire ce que je me préparais à faire : je comptais entretenir la femme sur
le coloris de sa robe, à mon goût trop vif. Mon désaveu la ferait certainement
émerger de son silence, et son mari, à coup sûr, s’engagerait à pleine voix
dans la brèche. Je l’imaginais déjà, le brave homme, lancé à en perdre le
souffle sur le premier sujet venu. Je l’imaginais tellement que, tout bien
pesé, je décidai finalement de l’abandonner à son sort. Le personnage,
apparemment si réservé, pourrait, une fois libéré, s’avérer si mordant à la
causette que, durant le trajet à venir, je n’aurais peut-être pas une minute de
tranquillité pour apprécier les paysages.
Voilà que je diabolisais un
personnage qui m’avait pourtant distrait jusque là… La vérité c’est que je
venais d’apercevoir deux jeunes et jolies filles à qui il ne m’aurait pas déplu
de faire la conversation. Et de beaucoup je préférais la compagnie de ces
demoiselles à celle de ce couple qu’il m’aurait fallu secouer avant d’en tirer
quelque chose. L’impatience qui me brûlait tout à l’heure à l’idée de faire
parler ce vieil homme avait cédé la place au tourbillon que produisit en moi
l’apparition des deux jeunes filles. Sans que je puisse rien y faire, l’objet
de ma nouvelle attention ne desserrait pas une seconde son pouvoir hypnotique.
Bien sûr j’étais peiné de lâcher ainsi mon bonhomme et sa dame, mais c’était
fini, la volte face était consommée. Si encore des liens s’étaient tissés entre
eux et moi, mais là, non vraiment, il n’y avait pas de remords à avoir, me
répétais-je pour me donner bonne conscience! Je me défilais comme quelqu’un qui
se déroberait à ses fiançailles toutes proches et qui, dans un face à face avec
lui-même, se plaindrait d’une amnésie ayant effacé de sa mémoire les charmes
qu’il prêtait jadis à son amie!…
Les deux jeunes femmes se
tenaient en retrait à la limite de la chaussée. Comment étaient-elles apparues?
C’était presque miraculeux! Comment, alors que je n’avais rien senti arriver?
Après réflexion, j’en conclus qu’elles m’avaient été cachées par la masse
compacte de cinq jeunes gens qui se tenaient à quelques pas sur ma gauche. Si
donc elles se trouvaient à l’endroit où elles se trouvaient c’était qu’elles
s’étaient déplacées, voilà tout! Comme les têtes des jeunes gens me les
dissimulaient de temps en temps, j’avançai d’un pas. Je pouvais les voir en
toute clarté à présent.
La plus jeune — elle ne
devait pas dépasser les dix-neuf ans — avait les cheveux bruns et raides, l’œil
noisette, la peau assez blanche; l’autre, dont l’âge tournait autour des trente
ans, avait quant à elle l’œil bleu, les cheveux châtain clair, presque blonds,
la peau blanche, piquée ça et là de petites tâches de rousseur. Cette dernière
était une Française, sans aucun doute. C’était moins son physique que son
timbre de voix qui m’avait mis sur cette piste. Ses mots, en effet, glissaient
droit dans ma direction — leur son, pas leur sens qui, lui, était dissimulé par
la distance et par les bavardages qui m’entouraient. Ils arrivaient à mon
oreille et s’y égrenaient avec cette intonation que je connaissais bien,
particulière aux gens de Paris et de ses environs. La plus jeune portait de reluisantes
bottines, un jean moulant et un tee-shirt blanc très ample; la Française, elle,
avait chaussé des sandales qui laissaient entrevoir ses ongles rouges, et
endossé une robe en lin gris qui enserrait fortement sa taille grâce à un
élastique caché sous l’étoffe. Toutes les deux étaient fines et élancées. Seule
la plus âgée portait un sac à main, accroché à son épaule.
Je voulais les accoster
avant l’arrivée du bus. Ce n’était pas que j’en pinçais pour l’une ou pour
l’autre, non, plus simplement, je me voyais passant à leur côté un moment rare,
riche d’échanges, un de ces hasards qui jalonnent l’itinéraire des voyageurs,
et que j’ai le don de reconnaître au premier coup d’œil. Aucune des deux ne
m’avait remarqué. Elles étaient trop occupées à parler et à s’esclaffer de
toutes leurs dents. Je restai d’abord figé dans la contemplation, mais le désir
incoercible que j’avais de provoquer la rencontre me décida à agir. J’avançai
dans leur direction, l’air de rien, en patinant. Je marquai de fréquents arrêts
destinés à camoufler mon travail d’approche. Quand je jugeai que j’étais
suffisamment près, je pris mon courage à deux mains et franchis d’un trait les
derniers mètres qui me séparaient d’elles.
- Dites, ça fait longtemps
que vous attendez le bus?
- Une demi-heure ou
peut-être un peu plus, me répondit du tac au tac la plus jeune.
J’émis un long sifflement
pour exprimer ma surprise, puis, comme mes yeux rencontraient ceux de la
blonde :
- Vous êtes française?
- Oui. Et vous, je suppose
que vous êtes kabyle et que vous vivez en France!
- Dans le mille! Mais ça
n’est pas bien difficile à deviner avec ce sac de voyage que j’ai entre les
jambes et ce bus qui va sur les principales localités de la Grande Kabylie.
Ailleurs et dans des circonstances autres, est-ce que vous auriez eu la même
perspicacité?
- Un Kabyle, surtout blond
aux yeux clairs, je crois que je le reconnaîtrais. Mais en ce qui vous
concerne, je dois dire franchement que vous êtes d’un type tout à fait
déconcertant!
J’ai les yeux très noirs,
dissimulés sous de longs cils de fille. Ma chevelure est brune —je la portais
alors ample, lisse à la base, ondulée en ses extrémités. Mon visage est d’un
ovale imparfait, terminé par des convexités qui, à défaut d’offrir l’illusion
d’une figure musclée, donne du moins l’impression d’un bloc bien dessiné. Une
force dans les traits ne se désolidarisant en rien d’une peau qui demeurait
celle d’un nourrisson, tirée, laiteuse, et ce malgré mes vingt-quatre ans. Il
était difficile de m’attribuer au premier coup d’œil une origine; j’étais très
souvent, au cours des soirées dansantes que je fréquentais en France, la pomme
de discorde dans les cercles de jeunes filles : si mes groupies
s’accordaient généralement pour dire et que j’étais étranger, en revanche elles
se disputaient quand il s’agissait de m’attribuer telle ou telle nationalité;
les unes avançaient libanais, italien, quand les autres soutenaient avec force
espagnol, grec ou autre chose encore.
Quoi de plus normal donc
que cette jeune femme en face de moi ait pu dire que j’étais “d’un type tout à
fait à déconcertant”. Je n’en étais pas étonné le moins du monde. Et tout cela
avait une explication que je m’empressai de lui révéler :
- Je crois que le trouble
vient du fait que ma mère est française, française comme vous.
- Ah! Voilà qui explique…
Elle s’était arrêtée net.
Elle ouvrit légèrement la bouche deux ou trois fois de suite, afin sans doute
d’essayer de terminer sa phrase. Finalement, elle en resta là. Comme une
personne à qui l’on aurait appris l’existence d’un phénomène paranormal dont
elle aurait déjà été témoin et qui se serait tue, par crainte que ses
révélations la tournent en ridicule.
Pas de doute j’étais en
présence de la seule femme qui ait pu lire, à la lueur de mes traits, les
premières branches de mon arbre généalogique. Et pour qu’elle ne me cache pas
plus longtemps ses facultés, je l’encouragerai à passer aux aveux :
- Vous aviez deviné, hein?!
Elle pouvait se révéler
maintenant. Elle allait le faire d’ailleurs. Mais sa modestie naturelle la
rattrapa in extremis :
- Ou…i, euh! je veux dire
non! non, bien sûr!
Je vis que le visage de la
brune pétillait d’étonnement. Je compris alors, à cette lumière qui brillait
dans son regard et à ce sourire qu’elle affichait sans se forcer, que la blonde
ne lui était pas étrangère du tout, et que, justement, connaissant la sagacité
hors du commun dont elle était pourvue, ses derniers mots la surprenaient
encore plus que moi. Et il était évident que cette adolescente mourait d’envie
de mettre en avant les dons de celle que je supposais à présent être son amie.
Mais elle ne le fit pas, bien que je l’aie réabordée, en ce sens, avec tout le
tact que cela suppose. Cependant, comme elle était plus bavarde que la blonde,
j’en appris beaucoup, et très vite, sur leur compte, à commencer par leur
prénom. L’Algérienne s’appelait Nadia, la Française, Marie. Et je ne m’étais
pas trompé, elles se connaissaient, en effet, mieux même que je ne l’avais
supposé : Marie était mariée au frère de Nadia, un ingénieur des Ponts et
Chaussées actuellement en service dans une société appartenant à l’État. Marie,
elle, ne travaillait plus depuis la fermeture du lycée français d’Alger où elle
avait commencé à enseigner le français et l’histoire-géographie. Quant à Nadia,
elle était étudiante et se trouvait à Alger aujourd’hui parce qu’elle était
venue rendre visite à une camarade de classe qui vivait dans la capitale; et si
sa belle-sœur était à ses côtés, c’était juste histoire de voyager accompagnée,
c’était plus rassurant comme ça, car ces temps derniers des jeunes femmes
étaient très souvent kidnappées, violées puis parfois décapitées par les
groupes armés islamistes entrés en guerre contre le pouvoir militaire en place.
Elles étaient venues en taxi et s’apprêtaient maintenant à repartir, au moyen
de ce bus qui tardait à arriver, vers Tizi-Ouzou où elles résidaient toutes les
deux.
Marie, tentée par le sillon
de révélations ouvert par sa belle-sœur, intervint et précisa qu’elle et son
compagnon s’étaient connus en France et qu’ils ne vivaient en Algérie que
depuis un peu plus de six ans.
Et moi-même, si peu enclin
à parler de choses privées au premier contact, je dus, pour rythmer ce
déballage, céder un peu du terrain qu’on réserve d’ordinaire aux rares élus. En
fait, j’intervins à plusieurs reprises, mais seulement deux fois pour livrer
des informations me concernant. La première fois — juste après que Nadia m’eut
précisé leur destination — pour parler de mon village perdu au cœur des sommets
de l’Akfadou, de mes grands-parents qui y vivaient et qui, à l’heure qu’il
était, devaient être impatients de me revoir; la seconde fois, à la suite de
quelques paroles sans importance lâchées de part et d’autre, pour leur avouer
qu’une Licence en Lettres modernes était la seule dorure dont je pouvais me
vanter et que, peut-être pour cette raison, je n’avais jamais occupé d’emploi
stable, malgré une quête soutenue. Sur ma lancée, je leur énumérai un nombre
inouï d’entreprises dans lesquelles j’avais travaillé sous contrat à durée
déterminée, et, pour les faire rire, je comparai ces expériences à un match de
boxe que je devais livrer quotidiennement avec un adversaire sûr de ses coups
et dont la tâche consistait à m’envoyer au tapis dès les premiers rounds. Elles
rirent d’un rire forcé, à peine audible, signe qu’elles compatissaient aux
difficultés que je rencontrais dans la vie. Je ressentis comme une pointe de
honte, et, afin d’évacuer ce sentiment au plus vite, je repartis de nouveau sur
mon village, parlant de la forêt qui l’enserre, des singes qu’on rencontre près
des points d’eau et qui viennent manger des morceaux de pain dans la main des
curieux qui les approchent.
- Des singes dans les
montagnes!, s’étonna Marie. Et l’hiver, quand il neige, ils n’ont pas froid?
- Non, ce sont des singes magots,
une espèce qui aurait même tendance à préférer le froid à la chaleur, dit Nadia
qui savait visiblement de quoi elle parlait.
Je vis, au bout de la rue,
se profiler la tête du bus puis tout son corps. L’événement se passait dans le
dos de Marie et de Nadia. Mais les deux jeunes femmes s’en rendirent quand même
compte, moins sans doute par la joie manifeste qui devait éclairer mon visage
que par le “ah!” de soulagement que poussa soudain l’ensemble des voyageurs.
Contaminées par l’euphorie générale, elles tournèrent un instant la tête du
côté de l’autobus puis, sitôt après, reprirent leur position initiale, plus
contentes me sembla-t-il.
Finissant de réajuster une
mèche de cheveux qui lui était tombée sur l’œil, Marie donna un coup de coude
amical à sa complice et dit :
- Pas trop tôt, hein?!
Nadia jeta un coup d’œil
rapide sur sa montre avant d’enchaîner :
- Tu l’as dit!
Le car arriva au niveau de
l’arrêt. Les voyageurs formèrent bientôt un cercle agité près de la moitié
avant du véhicule; ils avaient tous l’œil brillant et les membres tendus,
pressés qu’ils étaient de se bousculer pour entrer, comme il est de coutume
ici. Pour ça, ils leur fallait attendre que la porte s’ouvre et que ceux qui
comptaient descendre sortent. Mais, visiblement, les passagers qui étaient à
l’intérieur restaient à leur place.
Marie, Nadia et moi
avançâmes en direction de la tête du bus car, la porte s’étant ouverte, les
gens commençaient à s’agiter pour monter. Je remarquai un jeune homme chauve,
en retrait par rapport aux autres, qui, mâchouillant un bout d’allumette,
tenait un quotidien de langue arabe plié dans sa main, et qui nous regardait de
temps en temps. A mi-parcours, soit juste au niveau du chauve, Nadia, qui
marchait entre sa belle-sœur et moi, freina notre avancée en déployant
brusquement ses bras en croix :
- Vous avez vu le monde
qu’il y a à l’intérieur! dit-elle en prenant un air grave.
- Qu’est-ce que je tu
racontes là, il n’y a quasiment personne! dit Marie.
- C’est bien ce que je veux
dire, dit Nadia sur un ton enjoué. Quelle bêtise de se presser : ce ne
sont pas les places qui vont manquer! Attendons que tout ce beau monde soit
entré au lieu de courir pour passer au pressoir!
Elle avait raison et je lui
dis, mais je lui fis aussi remarquer qu’elle aurait pu nous demander de nous
arrêter autrement qu’avec ses bras, ce qui eût évité cette collision dont je
prétendais ne pas me remettre.
- Du chichi tout ça,
dit-elle.
- Non, la preuve, regardez…
Et je feignis un
tremblement qui la fit rire aux éclats.
Soudain, un violent
crissement de pneus nous fit sursauter. Nous nous retournâmes et vîmes une
vieille Land-Rover s’arrêter brusquement derrière le bus; elle faillit même lui
rentrer carrément dedans.
Trois hommes armés en
sortirent en échangeant nerveusement quelques paroles. Le plus grand d’entre
eux tenait une kalachnikov. Les deux autres portaient chacun un pistolet
automatique. A peine eurent-ils posé le pied sur le trottoir qu’ils foncèrent
droit sur nous. Nous savions que nous avions affaire là à des terroristes
islamistes. Une question fusa dans ma tête : que comptent-il faire de
nous? La peur paralysa mes membres et figea ma parole. Mais, au bout d’un
moment, je recouvrai mes esprits, et je me sentis de nouveau capable de donner
de la voix. Et bien que tout appel au secours eût été plus dangereux qu’utile,
j’en aurais lancé un de toutes mes forces si le jeune homme chauve, qui se
trouvait dans mon dos et qui était en fait un complice, ne m’en avait empêché,
couteau au poing :
- Un mot et je te crève sur
place, tu entends!
Pendant que le chauve nous
tenait sous la menace de son couteau, ses camarades, eux, braquaient les autres
voyageurs qui se trouvaient à l’extérieur.
Nos ravisseurs agissaient
avec une hâte folle, mais la méthode y était et le sang-froid aussi. Il étaient
très jeunes, tous probablement en dessous de la trentaine; et leur émir
semblait être le grand de la bande, une brute à la figure émaciée, qui portait
une chéchia sur un crâne souffrant d’un début de calvitie, et à qui ses
compagnons, depuis le chauve jusqu’aux deux acolytes qui l’assistaient — un
albinos de moyen gabarit et un barbu assez trapu —, jetaient fréquemment des
coups d’œil pour s’assurer que tous les gestes qu’ils accomplissaient
rencontraient bien son assentiment.
Le chauve nous bousculait
en direction de la porte de l’autobus et les trois autres terroristes, devant
nous, faisaient de même avec les retardataires. Tout alla très vite. Quelques
cris vite étouffés, et nous nous retrouvâmes à l’intérieur du bus, entassée
tels des rongeurs dans le boa qui vient de les avaler. Marie, Nadia et moi
étions adossés contre la vitre de la portière qui venait de se fermer derrière
nous. Et nous attendions là sans bouger, car nos ravisseurs, qui se relayaient
pour vilipender le chauffeur, nous barraient le passage sans le vouloir. Mais
le chauve s’en rendit compte et, s’écartant alors, il nous somma d’aller nous
asseoir quelque part. Nous avançâmes. J’eus un frémissement en entendant les
voix de ténor de ces quatre hommes et, en fond, les gloussements inquiets du
chauffeur — un petit gars bouffi de visage et de corps — qui ne savait pas du
tout quelle attitude adopter. Finalement, l’émir lui ordonna de redémarrer et
surtout de ne pas poser de question…
On entendit le moteur
gronder, et les secousses commencèrent. Les quelques voyageurs encore debout
trouvèrent leurs places très vite, sentant que s’il ne le faisaient pas, on les
y obligerait à coups de crosse. Vers le milieu du bus, je crus reconnaître sous
les traits d’un jeune homme débraillé, portant lunettes, celui qui devait être
le billettiste; et, en effet, je remarquai au passage qu’il s’affairait, aidé
de son pied, à faire disparaître sous la banquette devant lui un objet
métallique qui était sans doute sa machine à billets. Il pensait probablement
que, vue la situation, le statut de voyageur anonyme était préférable à celui
de fonctionnaire.
- Allons nous asseoir
là-bas au fond, fis-je à Marie et Nadia qui me collaient au dos.
La banquette était vide, et
c’était la seule qui occupait le bus dans toute sa largeur, donc la seule
susceptible de nous contenir tous les trois ensemble. Nous nous sentions unis,
confondus dans la même peur, et nous séparer aurait été équivalant à la perte
d’un bras ou d’une jambe. Rester encore ensemble, c’était aussi s’octroyer une
liberté et donc quelque part refuser le nouvel ordre établi.
Marie s’affala au milieu,
Nadia et moi optâmes pour les côtés qui donnaient sur les vitres. Le contact
demeurait : nous ne cessions de nous frôler de la main, et nos regards se
cherchaient et se touchaient en plein vol à n’en plus finir. Devant la menace
que représentaient nos ravisseurs, que faire de mieux? Nous n’avions vraiment
d’autre choix que de partager notre peur, et nous la partagions, consumés peu à
peu, comme le sont par la faim ces hommes et ces femmes qui végètent dans les
contrées stériles, mais la peur se limitait à ronger notre vie, et le sens
qu’elle avait laissait intact notre poids de chair et de sang. Une pesanteur
encombrante puisqu’il ne nous appartenait plus…
Je promenai le regard dans
le bus, et devinai une profonde détresse sur quelques visages qui s’étaient
tournés machinalement vers moi, des yeux de charbon sur des faces de fantômes…
L’émir était resté debout près du chauffeur, et il lui dictait ses directives. Mais il m’était difficile de savoir ce qu’il lui disait, car il parlait doucement, et, bizarrement, comme ses lèvres battaient d’autant plus vite que leur dessein étaient de parler bas, la moitié de ses mots s’en trouvait mangée sur place, tandis que le reste mourait dans un imbroglio étouffé que la distance ne permettait pas de déchiffrer. Ses camarades, eux, occupaient le centre du bus, et se regardaient sans échanger un mot, le coude appuyé sur les dossiers des banquettes qui les environnaient.
On approchait des 18
heures. Et les rues algéroises défilaient, avec leur lot de travailleurs qui
s’en retournaient chez eux, de femmes, voilées ou non, et même une poignée de
policiers. Mais aucun d’entre eux ne suspecta quelque chose à notre passage. Il
faut dire que nos ravisseurs prenaient soin de maintenir leurs armes à hauteur
des genoux. J’étais tenté de faire un signe à l’un de ces hommes en uniforme,
mais à chaque fois qu’on croisait un passant, aussi anonyme fût-il, nos geôliers
distillaient des regards plein de menace sur toutes les têtes, en insistant
particulièrement sur quelques-unes, notamment la mienne.
De toutes façons, des gens
avaient dû voir ce qui ressemblait à un enlèvement ou à un détournement, et
avaient sûrement déjà signalé le fait aux autorités. Il ne fallait pas non plus
oublier que le commando avait laissé sur place la Land-Rover, un véhicule sans
doute volé à l’armée. Mais, même l’alerte donnée, à quoi cela nous
avancerait-il? Car combien d’entre nous survivraient à des échanges de rafales
entres les forces gouvernementales et des terroristes prêts à tout, y compris à
nous exécuter en pareil cas? Il ne nous restait à espérer qu’une chose, c’était
que ces hommes, certainement retranchés derrière une revendication, obtiennent
gain de cause dans le marché dont des complices s’apprêtaient probablement, à
l’heure qu’il était, à faxer les termes à l’intention des hautes sphères du
pouvoir. Nous étions leur monnaie d’échange, et c’est donc dans cette seule
logique qu’il y avait pour nous un possible salut.
L’émir, toujours planté à
côté du chauffeur, fit soudainement un signe de la main à ses compagnons qui,
eux non plus, n’avaient pas changé de place. Je compris qu’il voulait se faire
remplacer. Comme les trois hommes lui tournaient le dos, son geste passa
inaperçu. Je crus qu’il allait crier, mais non, il se rapprocha doucement
d’eux. Le barbu, en entendant arriver les pas de son supérieur, devina la
situation et s’empressa alors d’aller le relayer. En le croisant, il lui
dit :
- Mustapha, t’inquiète, je
m’en vais te le tenir à l’œil, ton chauffeur!
Le grand lui exprima sa
reconnaissance en lui tapotant affectueusement l’épaule et en lui disant :
- Saha, Mahmoud.
Je pensais, en les
entendant, que, soucieux de ne pas laisser d’indice, ces dévots d’Allah avaient
utilisé des pseudos, mais me rappelant leurs visages nus — dont nous pouvions
nous souvenir au cas où ils nous relâcheraient —, j’en conclus qu’il était plus
vraisemblable que les prénoms par lesquels ils s’appelaient étaient les leurs.
Et ils me parurent alors plus redoutables encore : n’y avait-il pas de
quoi être inquiet à apprendre qu’ils ne cherchaient pas à effacer leurs traces,
mais que, au contraire, ils s’appliquaient peut-être à les laisser pour guider
leurs poursuivants et éviter ainsi que le combat dans lequel ils s’étaient
lancés corps et âme n’entre dans un trop long répit qui, à leurs yeux,
profiterait d’avantage à l’ennemi qu’à la cause pour laquelle ils se dévouaient
sans calcul?