Ben
Belkahla
Roman
(Ouvre integrale publié dans
Nºs 45-45)
Retourne dans ton Pays
Mes petits poings serrés : "Vous verrez
quand je serai grand, je le défendrai mon Papa."
La première image de mon enfance?
Ce n'est pas une image mais bien plutôt une
boule de haine à l'intérieur, prête à exploser.
Mon Papa, pourquoi lui disait-on quand on allait
au marché : "Sale Arabe, rentre dans ton pays; tu manges notre
pain."?
Et ces gens-là, ils parlaient pourtant la même
langue que nous; oui, c'était en arabe qu'ils proféraient ces vilains mots.
Et mon Papa qui ne disait rien!
Lui si prompt à nous gratifier d'une bonne
claque à la moindre chose.
Il faisait semblant de ne pas entendre; il
tâtait les oranges, les tomates; il payait ce qu'il avait acheté; et continuait
de faire son marché, avec Maman qui le suivait sans dire un mot.
Je ne comprenais pas.
J'avais honte.
Mon père était un lâche?
Pourquoi ces gens ne nous aimaient pas?
- C'est des pieds-noirs, des racistes, disait
mon père.
Des racistes? C'était quoi?
- Ils veulent qu'on retourne dans notre pays.
Mais c'était pas ici à La Garde, notre pays?
Moi, je me plaisais bien ici; il y avait du
soleil; je pouvais jouer dans les champs.
- Ton pays, c'est l'Algérie, disait mon père, et
ces pieds-noirs, ils nous en veulent parce qu'on les a chassés de là-bas. Tu
comprends?
Non je ne comprenais pas.
"Là-bas", c'était le lieu où l'on arrivait
en bateau, entassés comme des moutons.
Là-bas, c'est vrai qu'on m'aimait bien; des tas
de femmes — qui ne sentaient pas toujours très bon — me serraient dans leurs
bras, m'embrassaient à m'étouffer, me disaient des petits mots gentils.
Mais là-bas, c'était des cailloux, pas de chemin
pour courir ou pour faire du vélo, pas beaucoup à manger non plus; là-bas
j'avais toujours faim.
Et puis, si c'était si bien l'Algérie, pourquoi
mon père l'avait quittée?
Moi d'ailleurs, j'étais né à Toulon. A côté de La
Garde où mes parents habitaient depuis des années.
Difficile de s'y retrouver dans ces histoires de
grandes personnes.
J'avais honte.
J'avais hâte d'être grand pour défendre mon
Papa. Et je les massacrerais ceux qui l'appelaient "Ben Couscous".
"Dors en paix, mon vieux Papa.
Tu es vengé maintenant.
Et bien vengé."
C'est très compliqué tout ça : on pourrait
croire que j'aimais mon père, que pour moi c'était un héros, un dieu.
Pas du tout, j'avais la colère de le voir bafoué
par des pauvres types, pour la plupart étrangers comme lui, Italiens,
Portugais.
Mais je ne l'aimais pas.
D'ailleurs, pour aimer, il faut connaître, il
faut toucher la personne, lui parler, lui sourire. De lui, je n'ai de souvenir
que sa main sèche sur ma joue de gamin, ou son pied lancé rageusement au hasard
pour me faire mal. Jamais un mot gentil; évidemment jamais un baiser.
Il partait très tôt le matin, je dormais encore;
il revenait tard le soir; muet, le nez dans l'assiette de ragoût que ma mère
lui servait, puis il allait se coucher, sans un mot.
On savait de lui, bien sûr, que c'était le
chef : il avait posé des chaînes, des cadenas sur le frigidaire, sur le
placard; il avait installé notre vieille télé en noir et blanc sur une étagère,
près du plafond, pour qu'on ne puisse pas la faire marcher en son absence.
Et surtout, il avait la main rapide dès qu'on
lui résistait : nous, les gosses, on s'échappait comme des moineaux; mais
ma mère toujours avec son gros ventre, ne pouvait que mettre vite son bras
devant son visage pour amortir les coups.
C'était difficile à comprendre : mon père,
dans la rue, ne disait rien quand on l'injuriait; mais à la maison, il faisait
régner la terreur.
C'est vrai que ma mère nous défendait, essayait
de détourner les ordres du père.
Par exemple, elle avait dans sa poche les clés
des cadenas et, parfois, elle ouvrait le frigidaire : on restait là,
bouche bée, à saliver devant cette vraie caverne d'Ali Baba.
Et pourtant ce n'était que de la nourriture de
pauvres : des portions de Vache Qui Rit, un reste de ragoût. On avançait
vite nos petites mains pour attraper quelque chose pour boucher ce creux qu'on
avait toujours à l'estomac.
Pour la télé, c'était pareil : ma mère
faisait semblant de ne pas voir mes sœurs monter sur une chaise pour tourner le
bouton.
Ma mère, qui régulièrement mettait au monde un
nouveau bébé, vivait à plein, sans le savoir, son rôle maternel de protection,
d'attention, de tendresse. Mon père, lui, c'était celui qui s'esquintait sur
les chantiers pour rapporter des sous, juste de quoi ne pas laisser crever de
faim sa famille.
L'un et l'autre ne communiquaient que dans la
criaillerie, la violence, ou le silence.
Jamais un geste de tendresse, jamais un baiser.
Chacun était programmé par son destin de mâle ou de femelle. Comme l'avaient été
leurs pères, leurs mères, etc.
Nous, les gosses, insouciants, égoïstes, on ne
s'occupait guère des états d'âme de nos parents.
On vivait notre vie, et bien intensément.
On avait la chance de ne pas être enfermés entre
les quatre murs d'une HLM. On habitait en pleine campagne, au milieu d'un
domaine dont mon père était une sorte de gardien.
La belle vie quoi! On jouait avec les chèvres,
avec le chien; on se construisait des cabanes; on maraudait beaucoup; on se
dépensait comme des fous, à courir, à inventer des jeux.
Quand je dis "on", ne croyez pas que
jouaient ensemble la bonne demi-douzaine de gosses que mes parents avaient déjà
mis au monde. Chacun pour soi. Les filles, d'abord, les aînées avaient leur
monde à part; les posters, les romans photos, leurs petites histoires, leurs
rires entre elles.
On les croisait, pas plus.
Si, de temps en temps, on leur demandait un
service.
Les garçons, tous ensemble?
Non, pas du tout. Mon frère aîné me paraissait
très grand, il avait quatre ans de plus que moi; lui, sa passion, c'était la
mécanique, les vélos. Il m'emmenait quelquefois, pour faire le guet dans une
décharge où il arrivait à trouver de vrais trésors.
Moi, en réalité, je m'amusais tout seul.
Les grandes familles, c'est comme ça. Chacun son
monde.
L'entraide existait quand on allait à la
maraude, ou quand on voulait obtenir quelque chose de nos parents. Et surtout,
quand l'un d'entre nous était traité de "voleur" par un voisin.
Alors, là, on sortait nos griffes; de vrais fauves.
Mais le reste du temps, c'était la débrouille en
solo.
Malheureux? Mais non, je n'étais pas malheureux.
Evidemment, on vivait comme des pauvres (je m'en
suis aperçu plus tard).
Pas d'eau à la maison; il fallait se laver
dehors, à la pompe; pas de serviette pour s'essuyer; pas de brosse à dents —
mais alors ça, c'était plutôt une chance — pas de vrais WC : moi je
partais le matin avec un bout de papier, un morceau des romans photos des
sœurs, pour aller m'accroupir vite fait, derrière un arbre de préférence; pas
de lit, mais un matelas, à côté des autres matelas de mes frères.
La misère, quoi!
Mais un appétit d'exister, de respirer, de
jouer.
D'ailleurs, je ne savais pas que d'autres
vivaient autrement.
Bien sûr, à la télé, on voyait les feuilletons
américains : des piscines, des maisons énormes, des voitures — ah! les
voitures, celles-là on en rêvait, nous les garçons.
Mais c'était à la télé. Un monde imaginaire,
comme les dessins animés.
Jamais je n'aurais pu penser qu'un jour je
vivrais de la même façon, moi le petit avant-dernier de ma mère, Khadidja.
II
L'école maternelle
Ne comptez pas sur moi pour vous révéler le nom
de la maîtresse, la couleur de ses yeux ou de sa jupe. Ceux qui disent se
rappeler ce genre de détails, ils ont grandi avec des parents qui leur
répétaient : "A trois ans tu étais comme ci, comme ça". Et de
leur raconter dans le détail leur première rentrée, leur première dent tombée,
leur première grosse chute. Ce n'était pas le genre de la famille.
A la maison, on vivait âprement au jour le jour,
on survivait; de nouveaux venus poussaient les derniers : cinq, six, sept,
huit, neuf bouches d'enfants qui s'ouvrent trois fois par jour. Il fallait
trouver de quoi les remplir.
Neuf paires de chaussures, mêmes les moins
chères sur le marché, il faut les acheter…
Alors, dans cette ambiance de lutte contre la
misère, pas question de glisser des moments où le Papa et la Maman, sur le
canapé, prennent le petit contre eux pour égrener les "Tu te
rappelles?".
Donc, aucun souvenir de la première école?
Si, quand même. Mais pas des images, des choses
plutôt qui me sont entrées dans la peau et que je sens encore physiquement, si
j'y pense : l'odeur des WC par exemple, une odeur de propre qui piquait un
peu le nez; le savon! ah! le savon fixé à une tige, je le serrais fort dans mes
petites mains pour en mettre le plus possible.
Quel luxe! Et ces cuvettes à notre taille, si
blanches, avec des chasses d'eau. Comment ne pas les faire fonctionner à
répétition jusqu'à ce qu'une surveillante surgisse, grande, grosse, me tirant
hors de ces lieux enchanteurs.
Une autre sensation : on faisait la sieste
à la maternelle. Et dans de vrais lits, et avec de vrais draps. Je m'allongeais
bien à plat, et je m'imprégnais de toute cette nouveauté émerveillante.
A la maison, on tirait des matelas dans la
chambre — si petite — réservée aux garçons et chacun de se jeter dessus, avec
un vague drap chiffonné et une couverture qui sentait souvent les pieds.
Un souvenir, plus visuel, celui-là : devant
la porte de l'école, beaucoup de monde, des femmes surtout, avec du rouge à
lèvres, des cheveux courts, tenant un enfant par la main. Et nous, un peu à
l'écart de ce beau monde parlant français, et mieux habillé, ma mère avec son
éternel foulard sur la tête et une jupe longue bariolée, entourée de deux ou trois
petits car nous habitions à un bon kilomètre de l'école et elle ne voulait pas
laisser à la maison les derniers nés. On ne participait pas, nous, au joyeux
remue-ménage de la rentrée, on restait dans notre secteur, côté basané!
Même cas de figure dans la cour de
récréation : nous, les petits Arabes comme par hasard, on occupait un
coin, toujours le même; et il y avait une sorte de frontière invisible entre
nous et les autres élèves qui avaient leurs jeux, leurs copains. On ne
protestait pas, c'était comme ça.
Pas de cantine pour nous non plus car il y avait
parfois du jambon, cette viande maudite. Alors, les pères avaient
tranché : ils rentreront manger à la maison.
Moi, pourtant, j'aurais bien aimé rester à
l'école; j'apercevais les plats. Avec des desserts, de la viande aussi, des jus
d'orange. Et surtout, cela changeait souvent. Je restais cloué au sol de désir
devant le papier où était griffonné le menu du jour.
Nous, à la maison, c'était toujours la même
chose : des légumes, encore des légumes que ma mère faisait pousser dans
le jardin; et un peu de viande, des morceaux avec de l'os et beaucoup de gras.
Vite versé dans une assiette ébréchée, ce ragoût, mon père servi le premier.
Et le hors-d'œuvre? Le mot, comme la chose,
était ignoré. Et le dessert? L'été, des fruits cueillis ou maraudés. L'hiver,
rien. J'en rêvais, moi, des plateaux de la cantine avec toutes sortes de plats
mystérieux, et une serviette avec des fourchettes et des cuillères bien
brillantes. Je ne comprenais pas pourquoi on était privé de tout cela à cause
du jambon.
Ma mère expliquait :
- Le jambon, c'est du cochon; et le cochon,
c'est sale, c'est interdit.
Alors, si c'était si sale, pourquoi en
distribuer de belles tranches si appétissantes aux petits Français? On voulait qu'ils
tombent malades?
Comme c'était compliqué tout ça! J'aurais bien
aimé avoir des parents qui ne roulent pas des yeux effrayés au seul mot de
cochon.
Je sentais qu'il y avait tout autour de nous une
autre façon de vivre que la nôtre, plus amusante, avec de bonnes choses à
manger.
Et moi, j'aimais surtout m'amuser et avoir
l'estomac bien plein.
Alors le jambon interdit… Je m'en fichais un
peu. Et dès que j'eus l'occasion d'y goûter, un peu plus tard, je m'en gavai,
avec délectation.
Tant pis pour le Prophète! Car j'avais appris
entre temps que c'était lui qui avait interdit le cochon.
Il avait aussi interdit de fumer, de boire. Et
pourtant, je croisais souvent de vieux Arabes usés par le travail, une
cigarette à la bouche; ou je les apercevais dans les bars; et ce n'était pas de
l'eau du robinet qu'ils buvaient, mais de la bière, du pastis.
Le Prophète, qui était un vrai modèle, avait eu
quatre femmes; alors, pourquoi mon père qui se disait un bon Musulman, n'en
avait-il qu'une?
Décidément, c'était pas facile à comprendre le
monde des grandes personnes.
A l'école maternelle, je me rappelle, il y avait
aussi des tables toutes neuves, de petites tables en formica, à notre taille;
et des chaises rouges, jaunes, bleues.
Au mur, la maîtresse accrochait les dessins.
Et un jour :
- Elle est très belle, ta chèvre, Mohamed.
Bravo. Et tu l'as faite sans modèle. Va l'épingler sur le mur. Tiens, voilà une
punaise.
J'étais devenu tout rouge.
Ma feuille au mur, à côté de celle de François,
le meilleur élève de la classe, le fils du médecin qui s'occupait de ma mère
quand un nouveau venu s'annonçait dans la famille.
Quelle fierté!
- Allons, mon petit, décide-toi.
Je m'étais levé, avec tous les yeux braqués sur
moi. J'aurais dû dire à la maîtresse que je n'avais pas tellement de mérite à
bien la dessiner, cette chèvre, car je la voyais tous les jours brouter dans
notre champ. C'était l'animal que je connaissais le mieux. Je buvais son lait
le matin. Les jours de fête, je me mettais à pleurer quand on m'obligeait à
manger son dernier petit; là, c'était le drame : ces morceaux dans mon
assiette, c'était Fartassa que j'avais vu tituber le jour de sa naissance et
qui me suivait partout. Mais la main menaçante de mon père m'obligeait à
mastiquer ce morceau d'un ami; parfois, c'était plus fort que moi : un
haut le cœur, et je sortais en courant pour rejeter toute cette bonne
nourriture. Au retour, je savais que la main sèche de Tayeb ne manquerait pas
de s'abattre sur moi.
Quand la maîtresse nous distribuait des images
de coq, de vache, de cochon, là je n'étais plus en pays de connaissance. Jamais
vu ces animaux. Le coq, ah! celui-là me paraissait extraordinaire avec ses
plumes de toutes les couleurs; et le cochon alors. Si rose, et avec une queue
qui se tortillait. "A la queue en tire-bouchon", nous disait une
chanson de dessin animé.
Vrai mystère pour moi. Un tire-bouchon.
A cause du Prophète, jamais de bouteille de vin
chez nous, donc pas de bouchon.
La vraie école, celle qui pourrait accrocher les
enfants, c'est celle qui partirait du petit monde de chaque élève au lieu de
lui imposer des mots, des habitudes qu'il ne connaît pas.
Ah! j'en ai vu des images bizarres qui ne me
disaient rien du tout : une petite fille avec des nattes blondes, par
exemple, assise devant un piano; ou un Papa installé dans un beau fauteuil
lisant le journal. Jamais vu rien de tout ça. Le même étonnement que les
habitants de l'Afrique quand ils virent débarquer des gens habillés de fer ou
de velours montés sur des chevaux et lançant des sortes de flèches qui
faisaient le bruit du tonnerre.
A l'école, parlez-nous de ce qu'on connaît,
d'abord. Pour nous aider à continuer le voyage de la connaissance, sans
complexe.
III
Mon chien Dick
Je n'étais pas un enfant malheureux.
D'abord, je pensais que tous les enfants étaient
comme moi. A La Garde où nous habitions, et surtout dans notre quartier où
poussaient les premières HLM, les familles ressemblaient à la nôtre, qu'elles
soient arabes, portugaises, espagnoles, italiennes et même françaises parfois.
Beaucoup de gosses et pas beaucoup de sous. Des pauvres, quoi. C’est beaucoup
plus tard que j'ai rencontré de vrais riches, avec des maisons inimaginables,
des costumes qui coûtaient des mois de salaire d'un ouvrier. Mais j'avais dix-huit
ans et j'avais eu le temps de me résigner à ne pas être un "fils à
Papa".
Non, je n'étais pas malheureux.
J'avais de l'espace. De la liberté.
Qu'y a-t-il de plus beau?
Mes parents logeaient dans une sorte de cabanon
au milieu de la campagne. Pas d'eau courante, pas de WC; pas de ceci, pas de
cela. Trois petites pièces pour une famille qui s'augmentait d'un enfant chaque
année ou à peu près, ce n'était pas grand grand.
Tout à côté, immense, la maison de la
propriétaire qui vivait seule dans ses trois étages pleins de chambres, de
salles de bains, de cabinets.
Mais ma maison à moi, c'était dehors, dans les
champs. J'allais m'allonger dans l'herbe bien épaisse. Je regardais les nuages
glisser dans le ciel; je respirais les bonnes odeurs, surtout quand venait le
printemps.
Je l'attendais avec impatience, le
printemps : enfin, je pouvais vivre dehors, loin des chicanes de mes
sœurs, des criailleries de ma mère et des menaces de mon père toujours en
colère, sous pression quand il rentrait du travail. J'avais mon coin. Mes
frères et sœurs le savaient — ils avaient aussi leur territoire.
Vite avalé un morceau de pain et bu un grand
verre d'eau en revenant de l'école, je me glissais hors de la maison.
- Mohamed, criait ma mère à qui rien
n'échappait, Mohamed, j'ai besoin de toi, surveille ta sœur, apporte-moi le
lait; on va faire de la galette.
Je faisais la sourde oreille. Et c'était une de
mes sœurs qui écopait de la corvée.
Moi, j'étais déjà "ailleurs",
"chez moi". Des arbres, deux platanes, deux palmiers, un morceau de
pré. Et une cabane bricolée avec des branches, de vieilles planches, où
j'entassais tout ce que je pouvais trouver, un verre, une assiette, un vieux
matelas, et des allumettes évidemment.
J'étais peut-être nul à l'école, du moins
j'allais le devenir rapidement, franchie la porte de la "grande
école". Mais je sentais, sans savoir l'exprimer, la beauté de la nature;
je reconnaissais le chant des oiseaux; je m'imprégnais des odeurs de la
campagne; et je pouvais rester des heures immobile à regarder le ciel, surtout
la nuit quand brillaient les premières étoiles. Il y avait en moi une sorte
d'excitation à être là, à respirer, à bouger, à vivre quoi.
J'ai dit que j'étais un fils de pauvre.
Mais ce n'était pas tout à fait vrai.
Je n'avais pas de chambre, pas de lit, pas de
table où faire mes devoirs; les vêtements, les chaussures, j'en héritais
d'Ahmed, mon frère aîné.
Je possédais pourtant un vrai trésor, moi
Mohamed, le gamin de La Garde dans le Var.
J'avais un chien!
Il s'appelait Dick. C'était une sorte de berger
allemand, mais avec des oreilles qui n'arrivaient pas à se tenir droites.
C'est moi qui l'avais trouvé dans une décharge;
j'avais entendu un cri très faible, quelque chose qui bougeait. C'était toi,
mon Dick, mon ami.
Le père avait grogné quand il avait vu cet
éclopé qui boitait d'une patte.
- Jamais à la maison, avait-il tranché, et tu
t'occuperas de lui trouver à manger.
Vite, je l'avais emmené dans ma cabane, bien
serré contre moi. Nos cœurs devaient battre aussi vite l'un que l'autre, lui de
peur, moi de joie. Une petite boule de chair bien vivante! Un chien! Et rien
que pour moi.
La belle vie avait commencé.
Je raflais tout ce que je pouvais, sous l'œil
complice de ma mère. Et en deux mois il était devenu un beau chien, mon Dick,
jappant, remuant la queue, courant comme un fou. Et surtout me suivant partout.
Le plus dur, c'était quand je partais à l'école, le matin; il n'aboyait pas
parce qu'il savait que c'était défendu — ce n'était pas un chien de riche,
capricieux, exigeant — mais il avait une façon de rester immobile derrière la
barrière, la tête un peu penchée sur le côté qui me donnait une envie folle de
revenir, de le prendre dans mes bras pour le consoler. Le temps passerait plus
vite si l'on pouvait emmener son chien à l'école.
Un ami, ce Dick. Attentif à mes moindres
mouvements. Et ce regard! Patient, plein d'amitié! Mon seul ami, dans une
famille où les parents se levaient énervés, épuisés, et où, du côté des
enfants, c'était le sauve qui peut et le chacun pour soi.
Mais un jour, un matin, Dick ne put résister. Il
profita d'un trou dans le grillage pour se glisser; et partit comme un fou sur
la route pour me rejoindre.
Un bruit de freins. Je me retourne. Je cours, je
cours. Comment, c'est toi, mon Dick, allongé sur le bas côté de la route?
Immobile. Du sang partout. Mort.
Sanglots.
Le fond du désespoir.
Mon Dick.
Ma mère, qui me voyait triste comme on ne doit
pas l'être à cinq ans, me donnait en cachette des carrés de chocolat, du lait,
quelques pièces même — où pouvait-elle les trouver, elle qui n'avais jamais de
sous?
Inconsolable, je restais.
Elle eut une idée — il n'y a que les mères pour
en avoir des comme ça :
- Biquette va avoir un petit. Il sera pour toi
tout seul. Et on ne le tuera pas.
Un petit sourire. La vie l'emportait.
Dick allait devenir un souvenir, Mohamed.
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dans le volume Algérie Littérature /
Action n° 45/46